Publié par Dissidenz le 10/05/2007 à 14:28

Entretien avec Jacques Maillot

Les Liens du Sang

Dissidenz : Vous venez d’achever les prises de vue des Liens du sang, comment est né ce projet ?
Jacques Maillot : Ce projet est né il y a sept ans, au moment de la sortie de Nos vies heureuses. Je cherchais un autre film à réaliser et j’avais beaucoup aimé un roman américain racontant l’histoire de deux frères, Blue River, dont j’avais essayé d’obtenir les droits qui avaient déjà été vendus à la télé américaine.Je suis tombé par hasard sur une pile de bouquins Deux frères : flic et truand, un livre de témoignage dans lequel deux frères, flic et truand dans les années 70, racontaient leur vie. J’ai acheté ce bouquin, je l’ai lu vite, et j’ai immédiatement demandé à mon producteur d’en acquérir les droits. J’ai longuement interrogé Bruno et Michel Papet afin d’en savoir un peu plus sur leurs vies et j’ai fait un long travail de scénarisation en m’éloignant un peu de l’anecdote de leurs vies mais en essayant de garder l’esprit et ce qui m’avait intéressé dans le bouquin. Le film a mis pas mal de temps à se monter parce que c’est un polar, ça se passe dans les années 70… ce n’était pas un film très facile à financer.

Malgré le casting ? À quel moment celui-ci a-t-il été déterminé ?
En cours de route en fait. La difficulté quand on veut faire un film qui coûte un peu cher c’est qu’il faut ce qu’on appelle des comédiens «bankables». C’est une notion peu rigoureuse et assez volatile. Entre le moment où l’on élabore le projet et celui où le film se fait il se passe du temps, les comédiens peuvent perdre ou gagner en «bankabilité». C’est en fait une conjonction assez heureuse qui m’a fait arriver à François Cluzet et Guillaume Canet. A l’origine, Clovis Cornillac devait tenir le rôle de Guillaume Canet et finalement, suite à des problèmes de planning, cela ne pouvait pas se faire. Comme Guillaume était disponible, que l’on avait déjà failli travailler ensemble sur Nos vies heureuses (qu’il n’avait pas pu faire puisqu’il avait fait La plage), c’était une occasion de se retrouver. Il venait de tourner avec François (ndlr : Cluzet) et il était frustré du fait de ne pas avoir pu jouer avec lui. C’était donc une bonne conjonction, après le succès du film de Guillaume Canet Ne le dis à personne aux César 2007 (ndlr : quatre prix dont meilleur acteur pour François Cluzet et meilleur réalisateur pour Guillaume Canet), que tout s’est emballé. A l’arrivée, je trouve qu’ils sont très bien tous les deux.

On assiste depuis quelques années à un retour en grâce du polar dans le cinéma français alors que le genre était un peu tombé en désuétude, vous situez vous dans cette veine ?
J’ai toujours adoré le polar en tant que lecteur et en tant que cinéphile, donc ça me plaisait de faire un film qui ressemble à la fois à mes films précédents, des histoires de famille assez intimes, avec en même temps un coté film noir. Le pari étant que les deux fonctionnent ensemble. Je n’ai pas du tout l’impression de m’inscrire dans une veine, mais c’est vrai qu’il y a aussi des choses qui sont dans l’air du temps, on est soi-même un peu influencé, il y a des idées que plusieurs personnes ont au même moment, il y a Mesrine, Spaggiari… Mon projet s’attache à des figures plus modestes en fait, je ne sais pas trop, je n’ai pas l’impression de faire partie d’un courant, c’est plus un hasard. Quand j’ai lancé mon projet, les gens étaient plus difficiles à convaincre. Avec le temps, mon projet est resté le même mais il est devenu plus «sexy», plus intéressant pour les gens qui décident, c’est assez curieux, on ne maîtrise pas ça en fait.

Quelles ont été vos références pour aborder le genre ?
Les films que j’ai montré à mes collaborateurs pour préparer le projet ont été Un mauvais fils de Sautet et les films de Pialat. Il n’y avait pas vraiment de référence de polar même si d’une certaine façon Pialat a fait Police et que Sautet a fait Les férailleurs. Ce serait plutôt dans cette veine là, une histoire d’abord sur des gens, qui se trouvent circuler dans ce milieu là, de flics et de truands.

Ce sont donc plus les personnages qui vous intéressent que le genre en lui même ?
Tout à fait, ce n’est pas un vrai film de genre, l’idée c’était d’avoir un pied des deux cotés.

On retrouve beaucoup de vos collaborateurs habituels sur Les liens du sang.
L’équipe est pour beaucoup celle qui a fait Nos vies heureuses, Froid comme l’été aussi, puisqu’il y a une espèce de noyau avec l’ingénieur du son, le chef opérateur, la monteuse, et puis il y a quelques nouveaux venus, en particulier à la déco. Pour la première fois je ne faisais pas un film contemporain et, même si 1979 ce n’est pas si loin de ça, en même temps il y a quand même des choses qui ont changées et c’était l’occasion aussi de travailler cet aspect là. Je manque encore de recul sur le résultat final mais c’était une belle aventure.

On a l’impression d’un projet personnel qui s’est mué en «grosse production», vous n’avez pas été dépassé par l’ampleur prise par le projet ?
C’est un film dont le budget est supérieur à mes autres films, avec deux stars, mais le fait d’avoir travaillé avec les mêmes collaborateurs et dans un même esprit, fait que je n’ai pas l’impression d’avoir changé de catégorie. Et, aussi bien François Cluzet que Guillaume Canet, ils se sont vraiment adaptés à ma manière de faire. Après, on avait un budget qui n’était pas non plus délirant. Ca gardait pas mal d’aspects de mes films d’avant, même si tout était un peu plus gros. Finalement ce n’était pas si éloigné de mes autres tournages.

C’est devenu tout de même un film très attendu…
On ne sait jamais trop ce que les gens attendent mais c’est vrai que depuis les César il y a pas mal de gens qui passent sur le film, les télés, les journalistes tout ça, mais en fait ça n’a pas changé grand chose dans notre manière de faire, je pense que c’est juste bien parce que faire un film est compliqué. Mais c’est parfois encore plus compliqué d’arriver à bien le sortir, donc de ce point de vue là c’est très positif parce que ça veut dire qu’on est à peu près assurés d’avoir une sortie correcte. Mais si non ça n’a pas changé grand chose.

Il n’y a pas eu « d’effet César » sur vos rapports à la production par exemple.
Non parce que le film était déjà bien engagé, on était en cours de tournage donc une fois qu’on est dans ce contexte là on ne peut plus changer vraiment radicalement son fusil d’épaule, les gens sont juste encore plus content de le produire, les partenaires se sentent confortés dans l’adhésion qu’ils ont eu au projet, mais ça n’a pas changé grand chose, ni dans la fabrication, ni dans les moyens.

On peut espérer une sortie pour quand ?
Le film sera fini assez tôt puisque j’ai d’autres projets derrière, il sera fini fin septembre 2007. Après, pour la sortie, je ne sais pas quelle sera leur stratégie. Est-ce qu’on fait les festivals, lesquels, comment… Je pense que ce sera pour le premier semestre 2008.

Quels sont vos projets suivants ?
Là, j’ai écrit le scénario d’un film pour Canal Plus que Lucas Belvaux va réaliser, deux fois cent vingt minutes sur l’affaire ELF. J’ai co-écrit les dialogues avec Anne-Louise Trividic. Je devais le réaliser et en fait, comme ça c’est un peu télescopé avec mon long métrage, il a fallu que je choisisse, ce qui n’était pas forcément très agréable. Ca devrait être diffusé, je crois, en décembre.

On a l’impression qu’en France on ne fait pas beaucoup ça, s’attaquer à l’histoire contemporaine. Ca n’a pas été trop compliqué de toucher à un sujet comme ça ?
Au départ je voulais faire une fiction, ça permet de simplifier un certain nombre de choses, et en fait quand Canal a lu le projet ils étaient très enthousiastes mais comme c’était assez proche de la vraie affaire ils ont voulu que j’utilise les vrais noms et ça a rendu l’écriture beaucoup plus compliquée. A l’arrivée, le projet n’est pas si éloigné de l’idée de départ mais j’ai mis deux ans à l’écrire parce qu’il fallait vérifier chaque info et avoir des partis pris qui, tout en simplifiant et en rendant l’histoire plus limpide, puisque ça s’est passé sur des années, avec des tas de ramifications, la rendre limpide sans dire des choses fausses, diffamatoires ou attentant à la vie privée. Ca, c’était très compliqué, donc j’ai mis beaucoup de temps pour arriver à un scénario satisfaisant et j’ai d’ailleurs cru qu’il aurait ma peau. Et quand j’y suis parvenu, j’ai appris que je ne pourrai pas le réaliser… J’ai aussi un autre projet qui est en partie financé. Je voudrais faire un film un peu à la manière de Froid comme l’été, pour Arte, un film contemporain qui s’appelle Un singe sur le dos, racontant l’histoire d’un type qui arrête de boire.

Propos recueillis par Olivier Gonord.

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