Publié par Dissidenz le 03/09/2007 à 14:56

Naissance des pieuvres, de Céline Sciamma (2007)

Naissance des pieuvres
Premier film de Céline Sciamma, élève à la Fémis, Naissance des pieuvres est un coup de maître si l’on considère qu’il s’agit d’un projet de fin d’études d’une part, et si l’on en juge par les résultats prometteurs en salles du film d’autre part, sans parler d’une critique globalement très encourageante, renforcée par un excellent bouche-à-oreille.

L’histoire : Marie, 15 ans, voue une admiration trouble et soudaine pour Floriane, également 15 ans, depuis qu’elle a vu cette dernière se produire dans un spectacle de natation synchronisée inter-école. Marie parvient rapidement à approcher son héroïne, dont la beauté lascive et l’arrogance apparente masquent en réalité une solitude insoupçonnée et un terrible secret. S’ensuit une amitié passionnelle entre les deux adolescentes…

Si le scénario et les personnages pourraient se résumer à la formule : une ado timide + une ado délurée et exubérante = découverte de la sexualité chez deux personnages du même sexe, force est d’admettre que Naissance des pieuvres, en dépit d’un schéma un peu simpliste, est un film agréable à regarder : les deux comédiennes sont touchantes à souhait, l’environnement en natation synchronisée apporte une touche d’exotisme nostalgique (comment ne pas penser à Esther Williams) et induit une sensualité implacable (douches, vestiaires, maillots de bain, piscine…), bien appuyée par l’attitude racoleuse de Floriane. Et cerise sur le gâteau : la bande originale, signée Para One (alias Jean-Baptiste de Laubier, également élève à la Fémis), nous plonge dans une mélancolie électronique et aquatique dont il est difficile de s’extraire.
Bref, Naissance des pieuvres est de ces films qui vous trottent dans la tête après visionnage, avec amusement ou agacement, mais quoi qu’il en soit, la musicalité du film persiste et signe, au rythme des chorégraphies et des égarements de ses principales interprètes, a fortiori seules au monde…

Au final, on en ressort tout de même avec un arrière-goût de package publicitaire trop bien ficelé, que vient confirmer la bande-annonce dont la bande-son est entièrement empruntée à l’excellentissime Vitalic, à moins que le film ne soit, sincèrement et naturellement, tout simplement dans l’air du temps, comme on dit. Soit.

Prenons le film dans ce cas pour ce qu’il est : un film de fin d’études sincère et personnel. Un coup d’essai et un coup de maître sur un plan plus pragmatique qu’artistique.
Car, dans le même genre, on se souviendra plus volontiers de Fucking Amal de Lukas Moodysson, film hyperréaliste et tour à tour drôle et cruel, sur une adolescence paumée dans une banlieue suédoise, la cruauté venant ici de la pression exercée par un environnement social des plus présents, du regard de l’autre en somme, et des réalités implacables de la vie en société.

Autre référence du genre, où l’onirique l’emportera radicalement sur le naturalisme tout en étant inspiré de faits réels : Heavenly Creatures (Créatures célestes) de Peter Jackson, avec Melanie Lynskey et Kate Winslet, révélée au cinéma grâce à ce film.

Le réalisateur du Seigneur des Anneaux illustre ici sa capacité à traduire visuellement et avec virtuosité un univers onirique aussi foisonnant que troublant, fruit de la relation à la fois symbiotique et schizophrénique de deux adolescentes que tout sépare pourtant : la timide et la délurée exubérante, oui. Mais plus précisément : l’adolescente mal dans sa peau étouffée par une autorité familiale (trop) possessive, et l’adolescente délurée richissime livrée à elle-même et à une opulence désincarnée.
Le point commun de ces deux films majeurs, à la forme exceptionnelle, est un constat de fond fondamental : la découverte de l’autre et de soi-même ne saurait faire abstraction de l’environnement dans lequel l’on vit.
En cela, Naissance des pieuvres est un conte plus qu’un récit. Un fantasme plus qu’une réalité. Et la natation synchronisée un enrobage plus qu’une réflexion par rapport à la féminité et à la performance physique (pourquoi Floriane pratique-t-elle ce sport ? Certes, ce n’est pas le propos du film mais la réponse aurait été intéressante pour approfondir la psychologie du personnage -comme le fait Ursula Meier dans Des épaules solides- et dépasser ainsi une certaine complaisance). A voir (et à écouter) pour la forme donc. Pour le fond, voir absolument Fucking Amal et Heavenly Creatures.

Françoise Duru.

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