Publié par Dissidenz le 07/09/2007 à 15:43

Glastonbury - Interview de Julien Temple

GlastonbryContacté pour venir filmer le festival quand ses organisateurs, le sachant menacé, pensait que cela pourrait en être la dernière édition, Julien Temple, en plus de capter le festival en cours, passe une annonce dans un journal pour recueillir les documents amateurs des spectateurs du festival au fil des ans. Ayant reçu environ 1500 heures de documents divers, il passera un an à monter son film, collage de ces images entremêlées à celles qu’il avait lui même tourné. Le résultat est cet étonnant voyage à travers le temps au cœur d’un des plus grand festival rock au monde, lieu de croisement des différentes familles de ce turbulent courant et grande messe contre culturelle.

C’est en 1970 que se tint la première édition du festival de Glastonbury, devant 1500 spectateurs venus pour une livre profiter du champ dans lequel Michael Eavis, un jeune fermier à l’activité en berne, fait jouer des groupes de rock et de folk. Au fil du temps le festival a acquis une aura internationale et est aujourd’hui le plus important et plus ancien festival rock au monde. Niché au cœur de la vallée d’Avalon, terre mythique de la légende arthurienne où aurait été caché le Saint Graal, Glastonbury, dont la destinée aura été marquée par le mouvement hippie, avait tout pour devenir cet éternel lieu d’indépendance et de spiritualité, malgré les attaques de plus en plus pressantes d’un monde avec lequel l’esprit qui l’anime ne pouvait qu’être en contradiction. Des premiers temps hippies il reste aujourd’hui un esprit contre culturel, un espace de mixité sociale absolue et de libération exutoire.

Julien Temple a vécu ces premiers temps, ce temps où on le tirait de son sommeil et de sa tente à l’aube pour qu’il écoute à ses pieds, en contrebas de la colline, le jeune inconnu qui montait sur scène seul avec sa guitare, David Bowie. Mêlant les images de l’édition 2002 captées avec une équipe de 12 caméras à celles, amateurs, qu’il avait collecté, Temple crée un tourbillonnant patchwork temporel mêlant les époques d’un plan à l’autre, jouant des textures du super 8 à la VHS, perdant sans cesse son spectateur à la recherche d’indicateurs pour naviguer d’un temps à l’autre. C’est moins la musique, dont les extraits tronqués sont souvent frustrants malgré la très belle set-list, que l’évolution d’une foule bigarrée, et à travers elle de la société, qui intéresse ici le cinéaste. Mais ce qui reste finalement, ce qu’on en retient une fois passé le temps à chercher ce qui change, c’est au contraire tout ce qui ne change pas, un certain esprit rock par moment ici fort bien capté.

Nous avons rencontré Julien Temple à l’occasion de la sortie du film en France.

Comment avez vous vu le festival de Glastonbury évoluer à travers le temps ?
C’est tout le sujet du film, la façon dont le festival a évolué et dont il réfléchit les évolutions d’une culture plus large. C’était important de préserver les idées qui ont présidé à la création du festival, celles des années 60 et 70, mais de toute évidence c’est un peu comme un vaisseau spatial qui traverse un monde qui change, et il réfléchit ce monde. On peut voir comment les gens sont, ce qu’ils portent, comment ils bougent, on peut presque deviner la façon dont ils pensent, c’est comme l’évolution darwinienne d’une espèce. Et ça a évolué très vite. Je voulais faire un film sur la foule, pas sur la musique. La musique a évolué aussi, cela en fait partie, mais la musique est comme le carburant du vaisseau, ce n’est qu’un élément parmi d’autres, comme la pluie ou la boue. On voit le festival surmonter de nombreux obstacles pour survivre, et la plus grande menace est la commercialisation. C’est une telle institution en Angleterre que les grandes compagnies veulent mettre leur nom partout sur des grands panneaux.

Le film navigue sans cesse d’un plan à l’autre à travers les époques, était ce une façon pour vous d’essayer de saisir « l’esprit de Glastonbury » ?
Oui et c’était aussi une façon de pousser les gens à chercher par eux même la date des images qu’ils voient. Je ne voulais pas indiquer à chaque fois 1981, 1993, 1972, je ne voulais pas mettre de sous titres. Je voulais que les spectateurs réfléchissent, « cet homme avec ce mini-short obscène c’est 89 ? » Je voulais les entendre dire « mais qu’est ce que c’est que cette époque incroyable ? », et quatre ans plus tard, en 1993, les shorts arrivent aux genoux. On doit s’interroger soi même sur les changements, sur ce qui rend différent le milieu des années 80 du début des années 70 ou de la fin des années 90.

Glastonbury est aussi le lieu de rencontre de différents mouvements, hippies, punks, quels liens voyez vous entre ces différentes cultures ?
Ce sont à mon avis différentes stations sur la même route, cela remonte à loin, c’est une contre-culture comme on disait dans les années 60, il y a toujours eu un esprit rebelle. C’est parfois plus fort, parfois un peu moins, cela prend parfois la forme de quelque chose de très organisé politiquement, c’est parfois plus libre mais c’est ça avant tout.
Ces groupes ne peuvent qu’être différents, les punks voulaient détruire, les hippies construire. Quand on regarde ça aujourd’hui, 35 ans après, on voit les similarités, à l’époque on ne voyait que les divergences.

Joe Strummer pourrait il être une clé entre ces deux cultures ?
Oui, c’est d’ailleurs quand je faisais le montage de Glastonbury que j’ai pensé que je pouvais faire un film sur Joe. Joe est celui qui m’a fait revenir à Glastonbury. C’est là qu’il est devenu végétarien et j’ai d’ailleurs assisté à l’événement qui l’a fait devenir végétarien. Il y avait un gars avec un poulet sur les épaules qui criait « Ne mangez pas les animaux », et à un moment le poulet s’est envolé et s’est retrouvé pris dans lumières au dessus de la scène. Il a commencé à brûler, il fumait et caquetait et la foule a commencé à crier « Libérez le poulet ! Sauvez le poulet ! ». Les techniciens s’en sont occupés et ils ont fini par libérer le poulet, le gars est monté sur la scène et a repris « Ne mangez pas de viande ! Ne mangez pas de viande ! ». Et à partir de ce jour Joe n’en a plus mangé…
Il est aujourd’hui une des grandes figures de Glastonbury comme Eavis et, comme le film sur lui le montre, il était effectivement un genre de hippie avant de devenir punk.

Vous avez pratiqué presque tous les genres de films musicaux, envisageriez vous de faire un jour un biopic (biographie fictionnelle) ?
Comme Johnny Cash, un truc dans le genre ? Ca pourrait m’intéresser mais j’ai tendance à les détester… Ca serait marrant de prendre le film sur Johnny Cash, celui sur Ray Charles, et de mélanger les bobines. Ils font ces films comme des enfants empilent des cubes, il y a une formule toute faite. Et je ne vois pas comment Brad Pitt pourrait jouer Joe Strummer, il n’y a qu’un Joe Strummer. Peut être le film sur Joy Division (NDLR : Control de Anton Corbijn, en salles le 27 septembre 2007 ) est il bon, cela peut être aidé par le fait qu’on ne sait pas vraiment qui était Ian Curtis. Joe Strummer on le sait.

Propos recueillis par Olivier Gonord.

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