On compare souvent l’univers des premiers films de ce fils des années 80 à celui du Marc Caro du Bunker de la Dernière Rafale ou à celui du Lars Von Trier de Element Of Crime. En effet on peut retrouver dans L’affaire des Divisions Morituri (1984) et dans Le Trésor des Iles Chiennes (1990) les mêmes horizons post-apocalyptiques, les mêmes personnages de gladiateurs modernes habillés de manteaux Gestapo, et surtout une esthétique et une narration qui empruntent autant au cinéma muet de Murnau qu’à la Nouvelle Vague, voire à l’imaginaire littéraire surréaliste d’un Ballard ou d’un Burroughs.
Mais, à la différence de ces illustres collègues, Ossang n’a pas fait de la superposition de références un concept bluffant pour un ou deux films. Ossang fait ce cinéma parce qu’il ne peut faire autrement. Il est nourri de références cinématographiques qui l’obsèdent parfois et il les réinjecte avec une étonnante naïveté et franchise dans ses films. Pour exemple dans Docteur Chance (1997), les personnages se retrouvent de manière improbable au milieu du désert chilien devant un cinéma qui diffuse L’Aurore de Murnau. A la différence de Von Trier et Caro, Ossang n’a cessé en quelques trop rares films de faire le même cinéma alors que les deux autres réalisateurs empruntaient des voies plus « modernes », plus en adéquation avec les temps qui changent.
Le poète Ossang n’a cessé d’aimer la littérature, d’ailleurs il a sacrifié partiellement une carrière de cinéaste pour continuer à écrier des poèmes mais aussi des hommages aux écrivains qui l’ont marqué. Dernier travail en date WS BURROUGHS vs FORMULE MORT qui paraît ces jours ci. De la même façon, FJ Ossang est un des derniers grands punks dandys et il n’a cessé de jouer avec son groupe MKB (Messageros Killers Boys), Fraction Provisoire et désormais avec BMW (Baader Meinhof Wagen), un punk bruitiste, génialement glacial et généreux comme pouvait l’être l’Allemagne des années 70. Ce n’est pas un hasard si la musique est étroitement liée à sa filmographie : dans l’Affaire des Divisions Morituri, on retrouvait le mythique groupe Lucrate Milk au grand complet ; dans Docteur Chance, FJ Ossang s’est payé le luxe de faire jouer à Joe Strummer le rôle d’un certain Vince Taylor. Une telle authenticité ne pouvait que générer des déboires. FJ Ossang n’a pas tourné de long métrage depuis bientôt 10 ans. Espérons que son projet, La Succession Starkov, finira par sortir prochainement sur les écrans
Rencontre avec F.J. Ossang :
Comment peut-on devenir artiste en étant né dans le Massif Central ?
« J’ai grandi à nowhere land. Je suis né dans le Cantal. Donc c’est les brumes, les montagnes et c’est pour ça, très vite que je me suis intéressé à la planète. A 14 ans, j’avais la passion des moteurs et puis j’ai eu un accident de moto à 15 ans qui a brisé ma carrière de futur pilote. Et bizarrement je suis passé des moteurs à la poésie. J’ai commencé à publier assez jeune, vers 17 ans et ensuite j’ai fait une revue littéraire qui s’appelait la revue C, en 77. Et au même moment démarrait le mouvement punk. J’ai fait un premier groupe qui s’appelait DDP « De la Destruction Pure » et ensuite en 79-80 j’ai démarré MKB fraction Provisoire. »
Vous avez dit quelque part que vous vous intéressiez au cinéma avant 67… Pourquoi 67 ?
Après 67 il y a, me semble-t-il, une rupture. Mais en poussant, on peut aller jusqu’ à 78-79 : oeuvres cinématographiques complètes de Debord, Eraserhead, Apocalypse Now, et c’est le moment où j’ai commencé à calculer le temps entre cette année-là et la naissance du cinéma, l’avènement du parlant, et ces années 78, et je me suis dit qu’il fallait vraiment rentrer dans le troisième acte. Troisième acte toujours à venir.
Dans votre dernier court-métrage, Silencio, le titre semble mal choisi puisque la musique de Throbbing Gristle est extrêmement importante. Comment s’est fait ce choix ?
En fait j’ai eu l’occasion de revenir au Portugal près de 10 ans après mon précédent film avec une caméra 16 mm. Je n’aime pas travailler en vidéo. Et j’ai filmé un peu au hasard avec une affection particulière pour les éoliennes. Je ne voyais pas trop comment faire un film de ces images. Et on m’a invité à mixer à une soirée « cinéma des poètes » à la Cinémathèque avec Lydia Lunch. Et je me suis mis à passer « Convincing People » de Throbbing Gristle. Et en revenant chez moi en y repensant j’ai compris que la musique chamaniste industrielle de TG conviendrait parfaitement.
Pouvez-vous nous parler de votre prochain projet, La Succession Starkov ?
C’est un peu la rencontre d’Eurydice et du ski nautique. Oui, c’est un peu Orphée et Eurydice. Orphée qui va aux enfers trouver Euridyce et la ramener de l’autre coté des choses. J’ai pas mal pratiqué de ski nautique et je trouvais qu’il n’y avait pas de bonnes scènes de ski nautique même dans James Bond, donc j’ai décidé de mettre du ski nautique.”
Propos recueillis par Jean-Jacques Rue.