“Les cinéastes rock ça n’existe pas”, nous disait F.J. Ossang, à la sortie de la projection de Silencio, son nouveau court métrage tellurique présenté au dernier Festival Paris Ciné (lire l’interview). Alors que viennent de sortir sur nos écrans les deux films de Julien Temple : Joe Strummer : the future is unwritten, hagiographie magnifiquement documentée mais malheureusement sans surprise, et Glastonbury, consacré au mythique festival anglais (lire la chronique du film et l’interview de Julien Temple), F.J. Ossang, nous invite à nous interroger sur le « cinéma rock », si tant est qu’un tel concept existe.
« Bien sûr, tout mon cinéma s’est nourri de tout ce que j’ai aimé, et en premier lieu le rock, dit il, mais ça ne fait pas de moi un cinéaste rock, un qualificatif qui pour moi ne veut rien dire. A la limite, de par son montage, Eisenstein est un des cinéastes les plus proches du rock. Par ailleurs des cinéastes ont tenté de faire des films sur le rock, ou sur la vie des rockers, mais généralement ça a très peu avoir avec une démarche rock. » Alors qu’est ce qu’une démarche rock ? Qu’est ce qui définit « le rock » et comment celui-ci s’incarne-t-il au cinéma ?
Dès la reconnaissance médiatique du phénomène rock ‘n’ roll, Hollywood s’empare de ce mouvement et de l’immense intérêt qu’il suscite chez une jeunesse dont le pouvoir d’achat ne cesse de s’accroître dans l’après seconde guerre mondiale (Lire le compte rendu de l’exposition Rock’n’Roll à la Fondation Cartier). On monte de toutes pièces des projets qui permettent à la fois aux studios de capitaliser sur la célébrité naissante de nouvelles idoles, et aux artistes eux-mêmes de lancer définitivement leur carrière. De Little Richard ou Bill Haley à Elvis Presley, le passage devant la caméra est en effet considéré comme une étape obligée. Ces films construits non sans cynisme ne visent en réalité qu’à exploiter l’image des artistes et en livrent une figure nettement policée. De rock ‘n’ roll, ces films n’ont guère que leurs bandes originales et une imagerie « Happy days ». Les titres racoleurs Don’t Knock the Rock, Rock Pretty Baby, Let’s Rock ou encore Shake, Rattle and Rock et la présence des artistes à l’affiche suffisent à assurer le succès de ces films et donneront naissance aux “teenage movies”.
Mais « l’esprit rock », c’est ailleurs qu’il faudra aller le chercher. On le trouvera finalement bien davantage dans des films qui ne traitent pas de la musique mais de la jeunesse elle-même : La Fureur de Vivre de Nicholas Ray avec James Dean et L’Equipée Sauvage de Lazlo Benedek avec Marlon Brando étalent ainsi aux yeux de l’Amérique et du monde le malaise d’une jeunesse en rupture avec les valeurs de ses aînés. Et si la facture très classique de ces films n’a en soit rien de rock ‘n’ roll, si aucun de ces deux films ne contient le moindre titre rock, on en est bien plus proche dans le propos. Les liens à venir entre rock ‘n’ roll et cinéma se tisseront à l’aune de cette dichotomie : d’un coté des produits d’exploitation misant tout sur une imagerie à des fins plus ou moins louables, de l’autre des œuvres qui tiennent davantage du manifeste contre culturel.
C’est finalement au crépuscule des années 60, avec la fin du système des studios, l’émergence de nouveaux moyens de production et de distribution indépendants, le « nouvel Hollywood », que pourra vraiment naître un cinéma que l’on peut qualifier de rock ‘n’ roll. Du Bonny and Clyde d’Arthur Penn au Easy Rider de Dennis Hopper, on chante la rébellion contre l’ordre établi, la remise en cause d’un modèle social étouffant, dans un total affranchissement des diktats de décideurs déconnectés d’une jeunesse en quête de nouveaux repères. Car c’est bien là que l’esprit rock ‘n’ roll peut le mieux s’exprimer, dans l’indépendance la plus totale, dans la défiance envers toute forme d’autorité.
A y regarder de plus près, ce n’est effectivement pas dans les films musicaux que l’on trouve le plus de rock. Si The Wall de Alan Parker conçu avec les Pink Floyd ou, dans un autre registre, Sympathy for the Devil de Jean Luc Godard avec les Rolling Stones en séance d’enregistrement,
parviennent à saisir l’esprit qui anime les musiciens, ils n’ont en définitive aucune valeur d’universalité quant à ce qui fait le rock ‘n’ roll. Ce qui définit le mieux l’essence du rock ‘n’ roll se retrouve finalement bien plus dans les films de John Waters ou de Russ Meyer (première période, avant les purs délires de fétichisme mammaire), dans Faster Pussycat Kill Kill ou Super Vixens, dans cette débauche de sexe et de violence, dans ce défi à la morale dominante et à l’ordre établi, dans un certain art de la provocation. Car au bout du compte, le rock n’ roll n’est pas tant une question de musique que d’état d’esprit. Alors on se dit qu’il y a finalement infiniment plus de rock ‘n’ roll dans le moindre film de John Carpenter que dans toute la filmographie d’Elvis Presley, qu’à leur manière John Huston ou Luis Bunuel sont sans doute bien plus rock ‘n’ roll que tous les Quatre garçons dans le vent ou les Presque célèbres du monde.
Des opus expérimentaux de Kenneth Anger aux récents films méchamment rentre dedans de Rob Zombie (leader du groupe White Zombie et réalisateur en 2005 d’un Devil’s rejects ressuscitant avec brio l’esprit « bad-ass » des seventies), « l’esprit rock » ne se sera jamais mieux exprimé au cinéma que de manière transversale. Provocation politique, hédonisme autodestructeur, rébellion contre l’ordre établi, ce qui fait la « rock ‘n’ roll attitude » ne pouvait se saisir qu’au-delà de la seule musique, et ne s’exprimer qu’hors du carcan d’un cinéma de studio forcément destiné à fédérer le plus grand nombre quand, justement, le rockeur est par essence seul contre tous, anti-héros, loser magnifique au destin forcément aussi tragique que grandiose.
Retrouvez notre sélection de films rock’n'roll.
Olivier Gonord avec Jean-Jacques Rue.