
Cet été, pour le spectateur français en quête d’un peu chaleur, Delirious était une destination possible. L’indépendant farouche Tom DiCillo y raconte la rencontre d’un paparazzi sans gloire (Steve Buscemi) et d’un jeune vagabond dont il fait son assistant (Michael Pitt). Pour lui expliquer le métier, il se contentait de lui ouvrir fièrement le coffre de sa voiture où ils avaient disposés tous les appareils et accessoires utiles à une chasse au scoop.
Photomobile
Un truc vieux comme le monde ? Plutôt vieux comme le photographe américain Weegee, né en Europe de l’Est en 1899 et mort à Manhattan en 1968, auquel le Musée Maillol offre une rétrospective depuis le 20 juin et jusqu’au 15 octobre à partir de tirages originaux (« vintages ») accumulés avec passion et patience par le collectionneur Hendrik Berinson. Weegee fit par deux fois son autoportrait : l’un en 1941 dans une chambre crasseuse rebaptisée « mon quartier général », l’autre l’année suivante, assis sur un tabouret devant le coffre ouvert d’un coupé équipé en photomobile. « Ma voiture est devenue mon domicile. (…) J’y mettais tout, un appareil de rechange, des boîtes d’ampoules pour le flash, des châssis porte-film déjà chargés, une machine à écrire, des bottes de pompier, des boîtes à cigares, du saucisson, du film infra-rouge pour photographier dans l’obscurité, des uniformes, déguisements, sous-vêtements, chaussettes et chaussures. J’avais la liberté de mes mouvements. Au lieu d’attendre que le crime vienne à moi, je pouvais aller le chercher. Je restais suspendu aux messages radio de la police. Mon appareil photo était toute ma vie, mon amour, mon unique sésame. »

Usher Fellig tiendrait son surnom de ses collègues de l’agence photographique Acme Newspictures, en référence à la planchette « Oui-ja » utilisés par les médiums en herbe pour communiquer avec les morts. Il commence à l’époque de la prohibition, par des reportages de nuit sur la guerre des gangs, les meurtres crapuleux, les incendies ou les suicides, tous les faits divers plus ou moins sordides agitant les nuits new-yorkaises et décorant à l’aube les unes des journaux. Il y acquiert une technique et une acuité telles qu’on en vient à lui prêter un sens prémonitoire, lorsqu’il photographie par exemple un clochard quelques secondes avant que celui-ci ne se fasse renverser et tuer par une voiture. Pur hasard qui rejoint une habitude : Weegee connaissait si bien les vagabonds et les gangsters qu’il finissait tôt ou tard par les photographier à nouveau à l’heure de leur mort.
Le temps des chefs d’oeuvre
« Mon appareil avait quelque chose de fatal pour les gangsters. Une fois que je les avais photographiés vivants, j’étais sûr de devoir me payer le voyage de retour pour les photographier quand ils finissaient par se faire descendre. (…) Aucune exécution n’était officielle, tant que je n’étais pas passé les prendre en photo une dernière fois, et je m’arrangeais pour que le portrait soit un vrai petit chef d’œuvre. » Weegee n’a ainsi cessé de mêler le reportage et l’art. Tantôt en balançant de l’un à l’autre – la photo d’un mort laissant, cruellement, davantage de temps à la composition. Tantôt en inscrivant le fait divers dans le cadre de la ville, inventant des rapports entre un événement et une enseigne, créant des montages comiques. Ainsi, on lit « Ajoutez simplement de l’eau bouillante »
sur un incendie d’immeuble arrosé par les pompiers, ou encore « Joie de vivre » sur l’enseigne d’un cinéma devant lequel la police recueille un mort. Plutôt que de demeurer séparée de l’image, comme sa légende, le langage rentre dans l’image.
L’importance de Weegee n’est pas tant qu’il ait voulu ou non faire de la photographie un art – même si le Museum Of Modern Art (MOMA) de New-York lui a très tôt consacré une exposition. Le principal est plutôt que Weegee a su faire entrer la photo en conversation avec les autres pratiques. Hérités du cubisme qui incorpora des manchettes de journaux dans la peinture, ses jeux de langage ont aussi ouvert la voie au Pop Art, dont les artistes se serviront comme lui des enseignes de magasins et des solgans publicitaires pour créer des correspondances ironiques. Andy Warhol utilisera même un « Accident de voiture » des années 1940 pour ses célèbres sérigraphies, de même que Francis Coppola s’inspirera de l’image d’un homme au visage défiguré pour la mort de Sonny à la fin de son premier Parrain. Les interactions avec le cinéma sont innombrables.
Il faut reconnaître à Weegee un rôle prépondérant dans l’esthétique contrastée du film noir. Sa première publication en 1947, « Naked City », a inspiré Hollywood au point qu’elle en fasse un film du même nom (en VF : La Cité des Voiles, de Jules Dassin). Stanley Kubrick, à l’époque encore photographe, couvre le tournage pour un magazine, et invite plus tard Weegee comme consultant de Dr Folamour, Peter Sellars s’inspirant de son accent. A son retour de Californie, Weegee se lance dans de nouvelles expérimentations, mais c’est à ses photos de Manhattan, et à sa devise que se reconnaîtront ses nombreux héritiers. Murder is my business.
Les citations sont issues du catalogue de l’exposition Weegee au musée Maillol édité par Gallimard. Sur le modèle de celui-ci, un DVD a été édité chez Naïve Visions : Weegee, « mon étrange mission ». Il comprend un documentaire jazzy d’Olivier Kowalski dans lequel interviennent Bertrand et Olivier Lorquin, respectivement Conservateur et Directeur du musée Maillol, l’un commentant assis les grands thèmes et les principaux soucis du photographe, l’autre déployant en marchant les petites histoires de chaque photographie. On retrouve également une « Galerie photo », ainsi que, bonus, une présentation du Speed Graphic : l’appareil mythique qui, selon Weegee, vous ouvre les portes des scènes de crime.
DVD associés :
- Weegee, « mon étrange mission » (Naïve Visions)
- La Cité sans voiles, de Jules Dassin (Wild Side)
- Dr Folamour, de Stanley Kubrick (Columbia)
- Le Parrain, de Francis Ford Coppola (Paramount)
Antoine Thirion.