
Vous êtes passé par l’IDHEC, quel est le processus qui vous amené à délaisser la narration « traditionnelle » et à aller vers toujours plus d’épure jusqu’aujourd’hui ?
C’est le chemin d’un esprit qui quand il a utilisé son outil d’une certaine façon tout d’un coup cherche autre chose. Le récit, le scénario, le prévisible, le tourner, les acteurs qui prennent les sentiments en charge, l’équipe, la production, le prix, notre rapport économique avec le monde, la liberté est strictement économique, tout ça se mélange et finalement avec l’aide de l’allègement et de l’affinement du matériel, de l’outil , vous arrivez à bien circonscrire votre terrain et à échapper à certaines conventions du cinéma que vous avez pratiqué avec plaisir, ce n’est pas du tout un reniement, mais qui à un moment ne vous alimentent plus. Vous ne mangez pas avec ça. Et vous avez comme ça l’illusion un peu de vous renouveler, de suivre vos métamorphoses successives dans la vie, que les films les suivent.
Le développement des caméras vidéo vous a permis de vous approcher de ce vers quoi vous souhaitiez aller ?
Oui mais c’est déjà dépassé. On ne se soucie plus maintenant de savoir si ça a été tourné avec une énorme caméra et quatorze servants autour ou par une toute petite caméra tenue dans la main. Mais pour moi à l’age que j’avais et dans mon parcours, ça a été, il y a plus de quinze ans, mon outil qui était assez lourd, assez grossier, assez cher est devenu léger, fin et bon marché. Il avait tout d’un coup toutes les qualités. Alors je l’ai utilisé. Et je l’ai écouté car il m’a entraîné là où je n’étais pas allé avant. Je suis un enfant de la caméra, de l’outil caméra.
De la même façon, j’ai lu que vous louiez en interview le développement des effets spéciaux, comme étant une voie nouvelle à peine défrichée, que voyez vous comme évolution possible du cinéma dans cette direction ?
Ca fait partie d’un chemin que j’aurais aimé suivre aussi car je suis très attaché à ce que mes sens, mes yeux et mes oreilles captent. Je suis dans le réel mais pour des personnes qui sont dans l’imaginaire, on peut imaginer un remodelage complet de la réalité, avec des monstres, des aubes violettes avec tout ce que vous voulez. Le numérique c’est un champ sans fin à arpenter. Alors pour les deux, moi qui suis plutôt un observateur et les autres qui sont des transformeurs, l’outil est parfait. Dans n’importe qu’elle discipline.
Vous avez effectivement la position d’un capteur, alors qu’on voit plus dans le cinéma « traditionnel » une façon de recréer une vision pré-existante…
Avant vous assistiez à des choses émouvantes ou drôles et vous aviez envie de les filmer mais vous n’aviez pas l’outil pour ça, alors après vous écriviez des récits et puis vous les filmiez avec des acteurs mais en fait c’était une reconstitution un peu faible d’un modèle original vécu. Tandis que là j’ai l’impression d’être là directement quand ça se passe, je filme directement. Si vous filmez directement, et le réel vous offre des récits et des narrations absolument somptueuses je trouve, c’est le temps, sur les visages, l’évolution, donc les merveilleuses lois de la narration, du suspens, de l’attente, de la conclusion, de la relance, du leitmotiv vous les avez aussi absolument dans l’autre façon, sauf qu’il y a une loi profonde de rapport de l’homme de spectacle, du filmeur, au spectateur et aux personnes qu’il filme. Un triangle entre le filmeur, le spectateur et la personne qu’il filme.
Quels sont aujourd’hui les cinéastes qui…
(il interrompt) Je ne prononce pas de nom. Il y a vingt ans que je n’ai pas prononcé le nom d’un cinéaste et quand quelque fois ça m’arrive ils sont morts, je choisis des morts. Comme ça j’ai la liberté de dire ce que je veux même si c’est souvent plutôt du bien comme pour Monsieur Whale, l’auteur de L’homme invisble. Voir sans être vu, c’est le socle. Tout le reste…
Vous continuez toujours aujourd’hui à tenir vos carnets vidéo ?
J’attends l’événement qui est en train de se construire, un récit déjà en marche. J’ai abandonné les petites notations, je cherche des choses déjà dessinées. Je peux revenir parfois, j’ai une vingtaine de chantiers, une vingtaine de personnes sur lesquelles je fais des films. Je ne sais pas si je les monterai, je ne sais pas si je les inscrirai dans un long métrage, je ne sais pas encore…
A priori vous ne tournerez plus en 35 mm ?
J’ai un problème… Si j’avais quarante ans je pourrais repasser la ligne, mais maintenant, je n’ai aucun désir de me retrouver avec une équipe, un laboratoire, il me faut une solution immédiate, simple, légère, c’est là où je trouve mon compte. Mon outil de travail c’est l’imprévisible, ce n’est pas de fabriquer un sentiment mais je suis là quand le sentiment éclate naturellement. Mais je ne suis pas un militant contre l’ancien système, je n’émets aucun jugement. Aucun jugement.
Que représente pour vous la sortie de vos films en DVD ? C’est quelque chose qui vous tient à cœur ?
Oui et je suis obligé de m’en occuper, il faut être un peu là, mettre en place des suppléments. Il faut surveiller la copie, le transfert, et puis qu’est ce qu’on rajoute ? Dans celui de Thérèse il y a quand même des rajouts très costauds. Je suis allé rechercher dans ce que j’avais tourné et pas monté, et puis j’en ai monté certains, c’était des petites choses qui m’étaient arrivées sur le moment et j’ai pensé que ça pourrait être intéressant. Mais jamais je ne pourrais faire un supplément pour expliquer comment j’ai fait, expliquer aux gens ce qu’ils n’auraient pas vu. Ca jamais. Un supplément pour le plaisir, pour découvrir autre chose, pour remercier les gens d’avoir acheté le film.
Votre cinéma se prête très bien à ce format.
Oui surtout ces trois là qui sont arrimés l’un à l’autre à trente ans de différence.
Les portraits par exemple, y’en a cinq heures ! C’est pour ça que j’ai un fait juste un supplément de 27 minutes, faut que les gens regardent ça par petites doses. C’est un spectacle, même l’apparence extérieure. Non je suis content, Ce répondeur par exemple avait pratiquement disparu, plus de copies, en 16mm, il était mort quoi… Et là il reste vivant d’une certaine façon. Et pour un bout de temps, c’est pas de la pellicule, il y a une pérennité.
Et Le plein de super ?
Je fais de la résistance passive… Ca sort au moment où ça doit sortir, quand il y a des gens qui s’y intéressent. On est mieux dans le manque que dans la satisfaction. Bon, il y a une édition en cours avec Martin et Léa mais c’est très long. Ce sont deux films qui ont été fait en 76-77 et qui sont des films très « années 70 », c’est l’esprit des années 70, mais en profondeur, il n’y a pas de musique, il n’y a pas le folklore. Et comme j’ai fait des tas de petits bouts avec les quatre du Plein de super et celui du Plein de super qui est dans Martin et Léa, j’ai un supplément qui peut être très vivant. Le film a été réédité, il a été sauvé aussi de l’oubli. L’oubli non puisqu’il est passé à la télévision et qu’ils gardent des traces. Ce sera chez Pyramides ou Rezo ou une maison indépendante, il y a des problèmes de droits mais je les laisse s’en occuper, je ne veux pas perdre d’énergie avec ça.