A l’occasion de la sortie du nouveau film de Gus Van Sant, Paranoid Park, sur les écrans le 17 octobre, retour sur l’importance du fait divers chez le grand cinéaste américain.
Dans le New Hampshire, une présentatrice aux dents longues charme un lycéen afin de lui faire commettre à sa place le meurtre d’un mari qu’elle juge être un frein pour sa carrière. Le balayeur d’une université de Boston s’avère un génie des mathématiques, un basketteur du Bronx vise le prix Pulitzer. Une jeune femme en cavale est assassinée dans la douche d’un motel. Deux garçons se perdent dans le désert californien et s’entretuent ; deux autres, armés, ouvrent le feu sur leurs camarades du lycée de Columbine. Un célèbre chanteur à l’allure de bûcheron se suicide dans le cabanon de son jardin en banlieue de Seattle ; un collégien provoque accidentellement la mort d’un gardien de sécurité dont la police trouve ensuite le corps en deux morceaux, tranché par un train sur les rails qui longent le Paranoid Park où se retrouvent les skateurs de Portland.
Extraits de la filmographie de Gus Van Sant, ces résumés morbides ou insolites pourraient tout aussi bien figurer dans une colonne de journal. Le cinéaste américain s’est toujours plus ou moins appuyé sur des faits divers, même si les exemples ci-dessus proviennent de sources très diverses : de scénarios écrits par Henry Buck (Prête à tout), Matt Damon et Ben (Will Hunting) ou Casey Affleck (Gerry), d’un roman (Paranoid Park, de Blake Nelson), d’un film (Psychose d’Hitchcock) ou de la réalité (la tuerie de Columbine dans Elephant, la mort de Kurt Cobain dans Last Days).
Fabrique de l’évènement
C’est que le fait divers en lui-même ne préjuge en rien de l’authenticité d’un événement. Il peut être rectifié, démenti, élucidé ; les journaux peuvent bien relayer un mensonge ou créer une histoire de toutes pièces. Qu’il provienne d’un roman ou d’un journal est secondaire. Le fait divers est d’abord d’une catégorie de l’information, un type de récit bref qui rend des individus quelconques captifs d’un destin insignifiant. Cette petite structure narrative a parfois pu être élevée au rang littéraire (lire les Nouvelles en trois lignes que le journaliste et critique d’art Félix Fénéon a publié au tournant du dix-neuvième et du vingtième siècle).
Le fait divers est chez Van Sant davantage qu’une simple source d’inspiration, c’est une forme
avec laquelle son cinéma entretient des affinités profondes. Prête à tout, par exemple, liait l’ambition dévorante d’une présentatrice météo (Nicole Kidman) et la progression d’une rumeur qui se propage dans son entourage, puis dans les journaux, menant à sa condamnation : celle d’être à l’origine de la mort d’un mari trop possessif et casanier (Matt Dillon). Au cœur du système hollywoodien, Gus Van Sant s’intéresse comme Fritz Lang aux mécanismes des médias, et se sert du fait divers pour figurer un bruit qui enfle, une rumeur qui prend corps, le pouvoir de l’information qui fabrique d’elle-même l’évènement.
Mort sans causes
Le cas d’Elephant est différent : Gus Van Sant se tient à l’écart des médias, comme les amis de Blake dans Last Days qui fuient la maison avant que les journalistes n’arrivent pour propager la nouvelle de la mort du chanteur inspiré de Kurt Cobain. Le fait divers de Columbine, Van Sant le raconte depuis l’intérieur. Mais en ralentissant les circulations des lycéens, en montrant combien ils restent sourds aux multiples signaux, notamment sonores, qui nous avertissent du massacre, il inscrit dès le départ le dénouement du drame, comme dans un journal : en deux ou trois phrases, un quidam court vers sa mort. Mais cette fatalité n’a pas de signification précise, elle épuise d’emblée la recherche du sens. Van Sant ne cherche jamais à expliquer les causes du drame, mais plutôt à les suspendre afin d’en montrer l’absurdité. S’il montre les tueurs jouer aux jeux vidéos avant d’exécuter leur plan, ce n’est pas pour dire qu’ils ont subi une influence néfaste, mais pour mettre sur le même plan les couloirs du jeu et ceux du lycée, comme des espaces irréels où circulent les mêmes affects. Van Sant ne fuit pas les médias en eux-mêmes, mais la causalité que ceux-ci veulent à tout prix trouver afin d’expliquer un événement.
Bien que tiré d’un roman, Paranoid Park poursuit dans cette voie. Un adolescent commet malgré lui un crime. Au lycée, il est entendu par des inspecteurs, mais c’est le même masque d’incompréhension qu’il arbore partout ; peut-être n’a-t-il d’ailleurs pas encore réalisé sa responsabilité dans l’affaire. Y-a-t-il encore une faute quand la mort est absurde et involontaire ? Le problème de Gus Van Sant n’est de toute façon pas là, il consiste plutôt à ouvrir la bulle où flotte la jeunesse américains vers le monde extérieur. La mort déclenche moins la culpabilité que cette ouverture vers le dehors, vers toutes sortes de dehors : la mort du policier aussi bien que la guerre en Irak. Manière d’excéder le simple fait divers, d’excéder aussi le cinéma des années 90 qui faisait souvent de la télévision une machine vicieuse qui propulse vers la gloire tout en piégeant celui qui y met les pieds. A l’écart de la télévision, le monde crée par Gus Van Sant est d’autant plus inquiétant qu’il n’a désormais plus de limites.
Antoine Thirion
