Depuis toujours, le fait-divers exerce sur la population une fascination toute particulière. De la multiplication récente des émission de télé consacrées au affaires criminelles, amorcée suite au succès du Faites entrer l’accusé de France Télévision, aux ventes conséquentes de journaux comme Le petit détective malgré (grâce à ?) des titres racoleurs et des extrapolations abusives, l’intérêt ne décroît pas pour ces instantanés d’horreur ordinaire. De tous temps les auteurs de fictions se sont inspirés d’évènements réels, de manchettes de faits-divers, à partir desquels ils pouvaient, avec plus ou moins de fidélité, approcher le quotidien de leur public, leur parler de leur vie.
Inspiré d’un fait réel.
Si l’on cherche forcément à comprendre ce qui se cache derrière le fait-divers, ce qui en fait la spécificité c’est la sécheresse de son intitulé et l’éventail de possibilités qu’il ouvre. Ce qui intéresse dans le fait-divers au delà de l’instant fatidique, bien plus que l’après, l’enquête, le procès, c’est le dérèglement du quotidien ordinaire (ou le quotidien fondamentalement déréglé) : l’avant qui produit l’acte. A ce titre, le traitement de l’affaire Jean Claude Romand (qui assassinat femme, enfants et parents après avoir vécu durant des années une vie de mensonges), est assez symptomatique de ce que peuvent être les enjeux qui se posent aux auteurs qui s’attaquent à l’adaptation cinématographique d’un fait-divers. Comment reconstruire les circonstances d’un tel drame ? Si la conclusion en est connue, tout le reste est affaire de regard. Et de L’adversaire de Nicole Garcia à L’emploi du temps de Laurent Cantet en passant par les nombreux documentaires qui ont traité le sujet, ce sont des tableaux aussi divers que divergents qui sont peints.
L’issue est connue, le personnage reste une énigme, le fait-divers est la partie solide d’une réalité entièrement malléable. Il est ainsi un support idéal de fiction pour les auteurs. Un instant, un acte, trop énorme pour avoir été inventé, sur lequel ils pourront projeter ce qu’ils désirent. De quelques lignes relevées dans un journal, Claude Chabrol aura ainsi pu dans La cérémonie traiter mieux que jamais de l’un de ses sujets de prédilections, la « petite bourgeoisie provinciale», et réaliser un des films les plus pertinents sur la « lutte des classes » ordinaire. René Allio a tout compris quand il adapte pour le cinéma Moi Pierre Rivière ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère d’après les écrits du meurtrier et les recherches de Michel Foucault. En confiant les rôles des protagonistes principaux du drame à des habitants de la région sans aucune expérience d’acteur, il donne à ses personnages une épaisseur supplémentaire. Et en décidant de confier les rôles de gendarmes et de magistrats à des comédiens professionnels, il affirme d’un geste fort une vérité évidente : le fait-divers est par nature un instant figé, il ne connaît aucune autre temporalité que celle de l’acte criminel, il s’arrête là où commence sa judiciarisation (Lire la chronique de Moi Pierre Rivière…).
« Un jeune scénariste retrouvé mort dans la piscine d’une ancienne star du cinéma muet. »
Mais le traitement du fait-divers par le cinéma de fiction n’est pas que la réappropriation par les auteurs de faits réels, il est aussi une façon à part d’aborder le cinéma policier. Ainsi le Boulevard du crépuscule de Billy Wilder qui à l’origine devait s’ouvrir sur une scène durant laquelle des cadavres racontaient leur mort sur les tables de la morgue, fut modifié après des projections-test pour débuter par le rassemblement, autour du cadavre flottant de William Holden, de journalistes et policier venus constater sa mort. L’aspect fantastique était évacué et le film pouvait épouser la forme plus percutante du fait-divers le plus trivial, forcément donc plus accessible et frappant. Le cinéma a aussi su saisir les enjeux du fait-divers de manière plus transversale, de La vérité de Clouzot à l’Autopsie d’un meurtre de Preminger
, le prétoire est souvent le lieu où s’écrit rétrospectivement le parcours de l’assassin, de ses motivations aux circonstances du drame que le procès permettra d’éclaircir. Ce qui fait la spécificité du fait-divers comme objet, c’est qu’il est à la fois le point de départ et l’aboutissement du récit. Le film d’Otto Preminger est ainsi une parfaite illustration des problématiques liées au traitement de l’affaire criminelle sous l’angle du fait divers. Un militaire est accusé du meurtre de l’homme qui a violé sa femme. Durant tout le temps du film qui sera celui du procès, Preminger, adaptant ici un roman à succès, démontre l’incapacité de la justice à saisir la vérité sur les causes et les circonstances exactes du meurtre. Un jugement sera prononcé, dont une ironique pirouette finale soulignera l’absurdité. Ne restera au bout du compte que l’élément objectif, point de départ et point final, le fait-divers : un homme en a tué un autre.
On l’a vu, le fait-divers nourrit la création des auteurs car il procède d’un mécanisme forcément fascinant : la reconstruction de l’événement. Et nul doute que le fait-divers sera longtemps encore pour le public l’objet d’un intérêt tout particulier en ce qu’il est la projection extrême de leur quotidien, et l’objet d’infinies spéculations. Le cinéma ne cessera donc pas d’exploiter les mécanismes d’une information spectaculaire dont la forme même influe sur la teneur, et suscitera à n’en pas douter la naissance de nombreux chefs d’œuvre.
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