
Pour adapter La Duchesse de Langeais, Jacques Rivette et ses scénaristes Pascal Bonitzer et Christine Laurent ont été chercher l’un des titres initiaux du roman de Balzac : « Ne touchez pas la hache ». Ces mots, qu’auraient prononcé le gardien de Westminster pour mettre en garde un visiteur curieux de l’arme qui avait servi à décapiter Charles 1er, servaient chez Balzac à dresser un constat politique. A l’époque de la Restauration, l’aristocratie ayant fui les quartiers populaires tout en confisquant le pouvoir se met le peuple à dos plutôt que de le gouverner justement ; il suffisait alors « d’un coup de hache pour trancher le fil de sa vie agonisante. »
Il reste quelque chose de ce constat dans le film de Rivette : le choix d’une actrice de tête et d’un acteur de corps, Jeanne Balibar et Guillaume Depardieu. L’une est aussi vaporeuse et éthérée que l’autre est brutal et sanguin. Tous deux sont étonnants dans les rôles d’une aristocrate fatale et d’un général bonapartiste qui, comprenant le jeu pervers auquel elle l’invite, cherche à reprendre le dessus, jusqu’à ce que la mort finisse par séparer un couple qui n’a jamais vraiment existé. C’est en réalité le roman qui a été choisi en fonction des comédiens.
En bonus, Depardieu s’étonne de ne pas avoir été soumis à la méthode habituelle de Rivette, l’improvisation, mais d’avoir dû respecter un scénario très écrit. C’est que la fidélité au texte de Balzac n’a pas été moins grande que le respect de l’identité des comédiens. On a rarement vu en France une incarnation si parfaite de la littérature et de l’histoire.
Bastien Hader