Publié par Dissidenz le 27/11/2007 à 17:32

Juliane Lorenz

Juliane Lorenz

Pourriez-vous nous reparler de votre rencontre avec Fassbinder ?
J’avais dix-neuf ans, j’étais étudiante en Sciences Politiques et pour gagner un peu d’argent, je travaillais comme assistante dans une salle de montage du studio Bavaria à Munich. Quelqu’un m’a conseillée de travailler avec Fassbinder, que j’ai rencontré par hasard. J’ai été son assistante en 1976 sur Roulette chinoise, la monteuse son de La femme du chef de gare, la monteuse de Despair, etc. A l’époque, le nouveau cinéma allemand était déjà bien installé et Fassbinder était célèbre et puissant, il avait déjà fait vingt-sept films. Il m’a engagé, m’a aimé et donné beaucoup de force. Il voyait dans la jeunesse une énergie. Ensemble, on a fait Le Mariage de Maria Braun, La Troisième génération, puis Berlin Alexanderplatz

Dix jours avant le tournage, alors que nous étions en vacances, il m’a annoncé qu’il ne verrait le montage qu’une fois prêt. Qu’il ne prendrait qu’une prise ou deux de chaque scène et que le montage devait être fait le lendemain soir. Tout cela pendant deux cent cinquante quatre jours. A la fin du tournage, le film était entièrement monté. Son scénario était très exact, il l’écrivait depuis deux ans. L’ambiance était très professionnelle et l’équipe se connaissait déjà bien, puisque le seul nouveau dans l’équipe était Xaver Schwarzenberger, le chef opérateur. Quant à moi, je n’avais que 21 ou 22 ans mais j’avais déjà fait sept films auparavant. Fassbinder ne prenait pas beaucoup de prises parce qu’il pouvait se reposer sur les acteurs, à condition que ceux-ci soient eux-mêmes prêts. A l’époque nous n’avions pas de téléphones portables, d’ordinateurs, nous ne pouvions pas être perturbés. Et il n’y eut que très peu d’interviews sur le tournage.

L’édition DVD de Berlin Alexanderplatz montre tout de même un documentaire fait par une équipe de télévision sur le tournage.
C’était au tout début et à la toute fin, une production de la Bavaria qui voulait faire un documentaire très simple, très dépouillé sur le travail de Fassbinder. En Allemagne, un livre est sorti en même temps que le film, produit en collaboration avec Rainer Werner et son assistant Harry Baer. C’était la première fois qu’on éditait en Allemagne un livre sur une série télé. Dans un autre livre, paru chez Schirmer Mosel, on peut voir le scénario de Berlin Alexanderplatz. Très écrit, parfaitement préparé. Je devais le suivre scrupuleusement. Il avait une langue très poétique dans ses scripts mais pas assez pour que les lecteurs ne puissent pas s’en servir. Je pouvais créer le rythme et le son, car à l’époque montage et mixage n’étaient pas aussi dissociés qu’aujourd’hui. Fassbinder était si compréhensif envers quelqu’un comme moi qui apprenais le langage du cinéma. On a fait quatorze films ensemble. Les réalisateurs avec qui j’ai travaillé ensuite, comme Werner Schroeter pour Deux (2002), étaient beaucoup plus difficiles. Rainer m’a fait partager son expérience, m’a conseillé des livres. J’ai trouvé quelqu’un qui était vraiment au sommet de son art. Il était très fier de ce qu’il avait fait, à seulement 29 ans.

Fassbinder a tourné autant qu’il est humainement possible, est-ce qu’il était aussi préoccupé par la question de l’héritage ?
Non. Il disait à sa famille et à moi : après ma mort, occupez-vous de tout. Il souhaitait seulement qu’on ne jette pas ses papiers, j’ai donc tout gardé, ainsi que sa mère. La Fondation Fassbinder a été crée en 1989. Sa mère l’a financée avec une partie de son héritage. Elle s’en est occupée pendant deux ans, et moi depuis 1991. Un commissaire à la Fondation s’occupe de toutes les écritures et une salle leur est consacrée. Rainer était aussi un écrivain. Dès 16 ans, il a écrit des poèmes, des nouvelles, des pièces de théâtre…

Combien de temps a duré la restauration de Berlin Alexanderplatz ?
Dix ans. C’était beaucoup plus long et compliqué que le tournage. Il fallait négocier avec les héritiers de Döblin, Stefan et Claude. Puis j’ai contacté la Bavaria et je leur ai parlé d’une restauration. Ils m’ont demandé si j’étais folle, j’ai répondu bien sûr ! Le MOMA à New York nous a aussi offert de contribuer à la restauration. En 2004, la Fondation de l’art allemand - fondée en 1998 quand Schroeder a inventé un Ministère de la Culture qui n’existait pas avant (c’était un département du Ministère de l’Intérieur) - a aussi accompagné la restauration. Le ministre de l’époque avait déjà offert de financer la restauration du Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, mais Berlin Alexanderplatz, n’était pas une priorité parce qu’il n’était pas assez ancien selon eux. Il a fallu attendre qu’un département consacré à la restauration soit crée. On a commencé la restauration le 15 juillet dernier, et on l’a terminé le 21 décembre. Les DVD allemands devaient sortir au début de l’année, simultanément à l’ouverture de la Berlinale le 10 février. On a présenté le coffret en avril à New York, et maintenant en France grâce à Carlotta. Celle-ci a la particularité d’avoir une très belle série de comparaisons entre les versions restaurées et non restaurées.

Propos recueillis le 10 octobre 2007 par Bastien Hader.

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