
Ne pas sous-titrer, c’est un choix. C’est celui qu’a fait Xavier Brillat, co-réalisateur de Dancing avec Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, pour son moyen-métrage Haruki Yukimura et Nana-Chan, en VOD sur Dissidenz et en bonus du DVD de Destricted après être passé dans plusieurs festivals dont le très précieux Festival International du Documentaire de Marseille (FIDM). Inutile d’apporter les précisions supplémentaires que le réalisateur refuse au spectateur – de toutes manières, de l’aveu même de Brillat, rien ne se dit ici que de très commun, indications du maître de shibari à son modèle, classique direction d’acteur et mots décontractés de l’artiste aux équipes venues le filmer (Brillat d’un côté, les photographes d’un magazine de bondage de l’autre). On entre donc dans le film de Brillat sans références de secours, comme tout étranger au Japon : fasciné par l’art, par les traditions que dévoilent peu à peu ses gestes et ses codes, tout un monde bien vivant et dont pourtant nous ne connaissons rien, ou si peu.
Ne pas sous-titrer, ce n’est pourtant pas continuer à véhiculer l’image d’un Japon étrange, incompréhensible et saugrenu, mais au contraire entrer résolument dans une culture par ce qu’elle offre de plus concret et de plus immédiat : des gestes, des bruits, des intonations. C’était déjà la prescription de Roland Barthes dans L’Empire des Signes, son célèbre essai sur le Japon : l’Orient se découvre dans ses signes et ses bruissements, à tâtons, à l’aveugle. On entre ici au Japon par le frémissement des arbres fluorescents qui cernent la maison, par le grincement des cordes que M. Haruki noue serrées autour du corps de Nana-chan – shibari étant le nom de cette pratique indistinctement artistique et érotique -, par l’air concentré du maître et par les masques de plaisir et d’effort mêlés de son modèle. Brillat filme avant tout le travail de la performance : une toile se tisse en direct, un tableau est composé qu’un plan montrera au final. Les figures se font et se défont, rien ne dure jamais très longtemps, l’inconfort est temporaire, l’attention se concentre dans les nœuds, les plis et les liens. Ces liens qui attachent le spectateur à l’objet de son désir : distance élastique instaurée par le dispositif de Brillat, et qui permet de saisir brièvement mais pleinement quelques fragments du Japon.
Antoine Thirion