France-Chili, 2007
Durée : 2h40
Distribution : Ad Vitam
Sortie le 5 décembre 2007

Une voix grave et rauque vous accueille, qui n’est pas celle de Jeanne Moreau mais de Carmen Castillo : la réalisatrice et militante chilienne retrace longuement la manière dont en 1973 elle fut expulsée du pays par la dictature de Pinochet après l’assassinat, au seuil de leur maison rue Santa Fe, de son compagnon Miguel Enriquez, leader du mouvement révolutionnaire MIR. Cette voix vous cueille et ne vous lâche plus : Rue Santa Fe est le récit de son retour au pays. Récit à la première personne où la réalisatrice occupe également le cadre, arpente son ancien quartier à la recherche des voisins qui l’ont aidée, des souvenirs d’anciens enfants et de commerçants vieillissants, de familles privées de leur descendance et des anciens compagnons révolutionnaires cherchant comment poursuivre la lutte : ceux-là même qu’on pouvait voir dans les reportages des télévisions étrangères venues couvrir l’ordre sanglant de la junta de Pinochet, et dont Rue Santa Fe intègre de longs extraits. On peut ainsi lire dans le titre du film un aveu de modestie : ce film est l’occasion de réinvestir un quartier, de décrire un voisinage, l’ambition de la réalisatrice étant de racheter la maison où elle vécut et plus largement de raviver une mémoire que toute dictature veut asservir. Mais le projet laisse également paraître sa respiration monumentale. Ce quartier est comme la nation toute entière, et l’histoire très médiatisée de Castillo et Enriquez un moyen de brancher la petite histoire sur la grande.
L’émotion était palpable, le soir du mardi 4 décembre, dans la salle du Latina où avait lieu l’avant-première parisienne du film. Si palpable que les questions à la réalisatrice furent rares –après 2h40, les spectateurs avaient besoin de souffler. Rue Santa Fe fait partie de cette tradition documentaire où priment le point de vue et l’énonciation personnelle. Une telle tradition réclame que l’intime et le collectif se soutiennent constamment, comme dans un édifice fragile : les images sont tantôt portées par la tragédie familiale, tantôt par le récit d’un peuple. Les qualités s’échangent : quand la première acquiert une valeur politique, la seconde s’enrichit de détails concrets. C’est la réussite du film et sa limite : tout est affaire de rééquilibrages subtils.
Castillo doit sans cesse tempérer chacune de ses intentions –en premier lieu celle de vouloir faire de son ancienne maison un monument à la mémoire de son compagnon défunt, mais la jeunesse a moins besoin de mausolées que d’armes et d’idées. La mémoire vacille encore, quand on pourrait désirer au contraire que le cinéma, art puissant, parvienne à se dresser contre un dictateur mort avant d’avoir payé. C’était en son temps toute l’ambition de Syberberg dans le monumental Hitler, un film d’Allemagne. L’humanisme fait parfois oublier que, comme chez Straub, comme dans S21 la machine de mort khmère rouge de Rithy Panh, la vérité s’accomode mal des réconciliations.
Antoine Thirion