
Comment avez vous débuté votre carrière ?
C’est quelque chose qui me taraudait pas mal. Après le BAC je songeais à présenter le concours de l’IDHEC, puis, sentant que je n’avais pas le niveau, déjà en culture générale et plus encore en culture cinéphilique, tout ça me paraissait très loin, socialement et géographiquement. Ca a traîné, j’avais envie de raconter des histoires alors j’ai fait ce qui était le plus à ma portée immédiate, j’ai écrit des romans, non publiés, très mauvais d’ailleurs. J’avais toujours des envies de cinéma alors je me suis dit que j’allais écrire quelque chose, sans me mettre la pression, c’était pas du théâtre, pas de la nouvelle, c’était pas non plus vraiment un scénario, et j’ai quand même envoyé ça à un producteur de cinéma qui s’était installé à Toulouse, qui s’appelle Guy Cavagnac, qui a trouvé ça bien. Il ne l’a pas produit mais il m’a encouragé du coup à trouver du pognon pour le faire, j’ai cherché de l’argent et j’ai eu le groupe de recherche et d’essai cinématographique qui m’a filé 35.000 balles à l’époque. J’ai tout appris avec ça, je me suis mis à chercher une équipe et j’ai tourné pendant mes congés d’été, j’étais veilleur de nuit à l’époque. Ca a pas du tout marché mais ça m’a donné envie d’en faire un second. Après j’en ai fait un second, mais j’en ai abandonné, il y a toujours un projet abandonné pour un projet réussi, c’est quand même assez compliqué, et puis j’ai fait un troisième court-métrage, puis je suis passé au moyen.
Mon premier n’a été pris dans aucun festival, le second non plus mais j’étais assez tenace et puis j’aimais ça. Mais je faisais ça pendant mes congés, c’était pas mon travail, je n’étais même pas intermittent, j’ai travaillé dans tout autre chose. Le troisième court métrage a été pris à Pantin et c’est tout… Et c’est après que ça a commencé à marcher. J’avais quand même un long métrage écrit depuis 1990, juste après mon premier court, je l’avais écrit à partir d’un roman que j’avais écrit 10 ans plus tôt, et je faisais un peu des courts métrages par défaut parce que je n’arrivais pas à trouver les moyens de faire plus long. Et puis un beau jour, je commençais à bien gagner m a vie, j’étais à la régie sur des téléfilms, j’avais du pognon, je me suis dit que se serait pas mal d’écrire un truc qui, dans une économie de court-métrage, me permettrait d’étirer le propos. Je ne pensais pas faire un film de 55 minutes à l’époque, je me disais que j’allais faire un film de 30-35 minutes, quelque chose qui dépasserait le quart d’heure et sur lequel je pourrais prendre mon temps, dans une économie minimale. Et j’ai donc écrit Du soleil pour les gueux. Là je dois une fière chandelle à Thomas Ordonneau qui a décidé de le distribuer avant même que le film ne passe dans les festivals ou autre. Le film a été pris à Pantin et à Belfort. J’avais déjà mis en place la logistique et l’intendance pour Du soleil pour les gueux et j’ai eu le CNC, donc un gros financement, pour faire Ce vieux rêve qui bouge. Pour ne pas abandonner Du soleil pour les gueux j’ai repoussé Ce vieux rêve à l’année d’après, et là il y a eu une bonne conjonction pour moi puisque Du soleil est sorti en mars 2001 et tout de suite après Ce vieux rêve était à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. Donc un petit buzz s’est créé et à la fin de l’année et on a eu les moyens de mettre en place un premier long métrage.
Qu’est ce qui vous a donné envie de faire du cinéma, quelles sont vos références ?
Ca part des westerns, Ford, Hathaway, Walsh, les grands espaces évidemment, mais aussi Costa Gavras, ça a été quelqu’un d’important quand j’étais ado, Bunuel pour sa part surréaliste et son traitement des choses sociales, Costa Gavras pour ses dénonciations des saloperies qui se faisaient dans le monde. Rohmer aussi, mais j’avais 25 ans, Bresson même chose. Et puis j’aime bien dire aussi que les références ne sont pas que cinématographiques, je me suis aussi beaucoup nourri à la bande dessinée à Brecht, Shakespeare, Molière, la tragédie grecque dont je ne peux pas nier l’influence. J’aime aussi citer Glauber Rocha, la première fois que je l’ai vu Le diable blond et le Dieu noir ça m’avait bien scotché. Moretti, La messe est finie ça a été quand même pour moi un sacré truc, les premiers films de Almodovar que j’ai vu pareil, et encore comme beaucoup de français je l’ai découvert avec Femmes au bord de la crise de nerf puis j’ai remonté le fil grâce à des rétrospectives. Kaurismaki, La fille aux allumettes. En ce qui concerne le cinéma français… Même Jean Renoir c’est venu un peu plus tard, je crois que quand je voyais adolescent La grande illusion ça me passait au dessus de la tête alors que c’est quand même un film super abordable, je ne parle même pas de La règle du jeu. Pialat j’ai découvert ça avec Police mais la portée de Pialat je ne m’en suis rendu compte qu’avec Van Gogh. En fait j’ai beaucoup plus été bercé par le cinéma grand public, mais j’étais déjà dans le ciné-club du lycée Foch à Rodez, c’était géré pas les étudiants, on regardait du Bunuel.
Les bergers, les chasseurs, comment s’est forgée l’univers mythologique de vos films ? Reconnaissez vous cette appellation ?
Oui, il y a cette tentative là. Il y a déjà mon envie de rester fidèle aux rêves d’enfant tout en parlant de ses angoisses d’adulte et de ses préoccupations. Oui il y aurait une mythologie qui se situerait entre Tintin et Œdipe, et les contes de Grimm et Perrault. Je les ai redécouvert vers 25 ans et je les relit régulièrement depuis. J’ai eu la tentation à un moment du naturalisme, l’envie de parler de ma propre vie et de la façon dont elle s’inscrivait dans le monde d’aujourd’hui mais il s’agit aussi de tendre à quelque chose d’universel. J’ai quand même envie fondamentalement de parler de moi et de moi dans le monde, mais ma petite vie à moi est somme toute très banale, elle ne présente même, je pense, aucun intérêt. Je me suis aussi beaucoup construit contre des choses que je voyais. J’ai commencé dans les années 90 et je m’acharnais à combattre une « sale tendance du cinéma français ». Ma note d’intention de Du soleil pour les gueux allait dans ce sens là, je trouvais qu’on perdait souvent de vue les classes populaires dans le cinéma français, la campagne aussi, les films se situaient dans 3 ou 4 arrondissements parisiens et étaient très confinés entre quatre murs, même Paris, je ne le retrouvais jamais filmé tel que je le voyais, à part peut être chez Carax, y’a quand même de l’air dans Paris, des perspectives. Et puis si le cinéma n’est pas là pour sublimer le réel, pourquoi c’est là ? Il y avait quand même l’envie d’élever notre pauvre condition à autre chose, une autre dimension, quelque chose de plus grand, de peut être aussi plus tragique. Et effectivement, parler de moi en espèce de Raskolnikoff en collants roses qui court sur le Larzac c’est vrai que ça avait plus de gueule. Le cinéma ça part du réel, mais en même temps c’est pas le réel, c’est pas le rêve non plus, il s’agit de définir un territoire commun à tout le monde, alors ça peut passer par de la démagogie mais il y a d’autres voies.
Accepteriez vous de tourner le scénario d’un autre, un gros projet qu’on vous apporterait clé en main ?
Oui. Je viens d’ailleurs de réaliser un téléfilm pour France 3 que j’ai accepté sans même avoir lu le scénario. J’étais très demandeur de réaliser un truc que je n’aurais pas écrit et en jouant le jeu du scénario. Bon, j’ai un peu réorienté l’écriture à un moment parce qu’il me semblait que techniquement cela ne tenait pas la route. Je ne pense pas non plus avoir accepté quelque chose de honteux, l’histoire que j’avais à raconter ne me déplaisait pas mais ça m’intéressait de passer par de la mise en scène que je n’aurais pas anticipée avant. Et même de rester dans une petite forme télévisuelle. Je l’ai accepté aussi parce que je savais qu’on ne m’imposerait pas un casting. Mais même avec un casting imposé je ne dis pas que je refuserai. Je me suis assez détendu par rapport à l’idée de la mise en scène et du métier de réalisateur, je pense qu’on peut effectivement à partir d’un scénario très banal, peut être même vulgaire, bon il faut s’en débarrasser, mais je pense qu’il y a moyen de faire quelque chose de bien. Il faut juste avoir une marge de manœuvre.
Quels sont vos projets ?
Je prép are un nouveau film dont j’ai écrit le scénario.
Vous écrivez seul ?
Généralement j’apporte une bonne base seul, pas quelque chose de totalement abouti mais quelque chose qui se tient et je retravaille avec quelqu’un. Pas quelqu’un qui écrit au sens propre du terme mais quelqu’un qui intervient davantage sur la structure, qui me renvoie des choses, que je peux interroger et avec qui il y a un vrai échange. A l’échelle du long j’ai besoin de ça. Je suis en recherche de financement. Je retravaillerai le scénario, jusqu’au moment du tournage je retravaille toujours mais je pense lancer la préparation début juillet.
Les dialogues de vos films sont très écrits, laissez vous une marge de manœuvre aux comédiens ?
Non il n’y a pas de part d’improvisation. Sur le prochain je suis revenu délibérément à une langue beaucoup plus actuelle, plus parlée, de manière à ce que les comédiens puissent être un peu plus tranquilles avec ça. Je n’en suis plus à l’espèce de langue super châtiée de Voici venu le temps, faut se lever le matin pour placer des phrases comme ça, mais ça s’adapte vachement à mon époque des années 90 où j’étais dans un forme de réaction face à cette veine du cinéma français qui faisait mal parler les gens. Des « putain » « tu fais chier » à tout bout de champ ça restitue rien, juste la vulgarité, ce n’est pas ce réalisme là qui m’intéresse. Je voulais revenir à une langue super châtiée que j’ai commencée avec La force des choses qui a continué avec Du soleil pour les gueux, Ce vieux rêve qui bouge y’a un peu un coté Madame de Lafayette chez les prolos. Pour le prochain mon idée serait de dégager quelque chose d’assez poétique dans la vulgarité du quotidien, je ne sais pas comment ça va se terminer cette affaire mais j’ai cette envie de ne pas nécessairement aller chercher de beaux décors mais de les prendre tels qu’ils sont et de voir si il y a moyen d’en extirper quelque chose de beau, essayer de voir comment on peut magnifier tout ça. Mais je ne dis pas que ne reviendrai pas vers les bandits et la langue très châtiée. J’ai aussi un projet sur les Cathares que j’ai un peu laissé en stand-by en apprenant que Jean Pierre Denis avait un projet similaire.
Il y avait déjà une approche de cet univers médiéval dans Voici venu le temps.
Oui, et on peut aussi en avoir une lecture post-nucléaire. Voici venu le temps c’est d’abord je pense une tentative de refaire le monde au cinéma en constatant qu’on a beau essayer de refaire le monde, finalement on ne fait jamais que reproduire ce qui s’est fait. Donc j’ai joué beaucoup avec, en essayant de remodeler les cliché, de réinventer les rapports entre les personnages. Chez les Cathares ce qui m’intéresse beaucoup c’est que je peux réunir déjà l’aspect « les méchants contre les gentils », les méchants qui ne sont pas si méchants que ça, les gentils qui ne sont pas si gentils que ça non plus, il y a aussi le coté politique, c’est quand même la fin d’un monde, d’un art de vivre, qui a été combattu par l’inquisition, je m’intéresse beaucoup, pas tant à la croisade mais à la fin, aux derniers Cathares, quand ils se sont barrés en Catalogne parce qu’ils étaient pourchassés par l’inquisition, ce coté fin d’un monde, fin d’une société, je pense en plus qu’il y a vraiment eu une utopie cathare. Et puis pour le coup c’est les bergers…