Comment avez vous commencé votre carrière de producteur aux cotés de Stanley Kubrick ?
Je connaissais Stanley Kubrick bien avant de commencer à travailler avec lui, puisqu’il avait épousé ma soeur en 1966. Je travaillais auparavant dans un tout autre domaine, pour une société en Suisse, à Vienne et à New York. Quand je me suis installé à New York, nous sommes devenu très proches. Il préparait 2001 avec Arthur C. Clarke, nous passions des soirées ensemble. Mais je n’ai rien à voir avec 2001, j’ai seulement suggéré l’utilisation d’une musique de Richard Strauss et je n’en retire aucun crédit.
Par la suite, je suis retourné à Zurich, et bien plus tard, il m’appelle et me propose de venir avec lui en Roumanie pendant un an pour un projet, Life of Napoleon. J’ai accepté et j’étais très impatient : nous nous sommes installés en Angleterre avec ma femme et notre bébé, dans l’intention de partir en Roumanie six mois plus tard. Dino de Laurentiis préparait déjà Waterloo avec Rod Steiger, projet qui a refroidi la MGM, qui freina le nôtre. Nous avions déjà d’énormes archives, Stanley était très érudit sur ce sujet. Je pensais retourner à Zurich mais j’aimais travailler avec Stanley, il m’appréciait, et j’aimais l’Angleterre, alors j’y suis resté pour voir ce qui allait se passer. J’ai appris un nouveau métier avec Orange mécanique et Barry Lyndon ; je m’intéressais depuis toujours à la musique et j’avais une expérience des métiers légaux et financiers, mais il fallait que j’apprenne les spécificités de l’industrie cinématographique. Après Barry Lyndon, j’ai commencé à faire ce qui m’a toujours occupé depuis : négocier, trouver les gens et les objets, les commissions et les droits. Mais je n’ai jamais rien eu à voir avec ce que vous pouvez voir à l’écran. Nous ne travaillions pas comme un comité - aucun comité n’a jamais créé de grande oeuvre d’art, de peinture, de roman, de quatuor à cordes, de film ou quoi que ce soit. C’est une forme de travail collectif, bien sûr, mais c’est Kubrick qui prenait toutes les décisions. Les gens pouvaient faire des suggestions, je conseillais certaines musiques, mais je n’ai jamais pris de décision. J’aimais beaucoup ce rôle et y ai pris beaucoup de plaisir.
Voilà donc comment j’ai commencé à travailler avec lui, en préparant longuement des films qui ne se firent jamais : pas uniquement Napoleon, mais encore un film sur l’Holocauste, et A.I.. bien sûr, une histoire qu’il aimait énormément, et pour laquelle il décidé, après avoir travaillé longuement dessus, que Steven Spielberg en serait le réalisateur. Steven examina le projet mais rien ne se fit à l’époque. Ce n’est qu’après la mort de Stanley que Steven s’y attela, et de très belle manière, comme Stanley l’aurait voulu. Mais il fallait bien sûr en faire un film de Spielberg, et il l’a parfaitement réussi. Pourtant, c’est typiquement un film de Kubrick, avec de multiples niveaux de lecture, qui ressemble à un simple conte de fées alors qu’il s’agit d’une histoire très amère : l’humanité a disparu mais on ne sait pas pourquoi, ça n’a aucune importance. Ce qui avait de l’importance, c’est comment les gens en arrivent à détruire les ordinateurs et les robots : Stanley disait que rien n’était trop stupide en ce qui concerne l’espèce humaine, nous sommes capables de tout. Stanley était pourtant quelqu’un de plutôt optimiste, mais il était très pessimiste quant à notre avenir et était persuadé que nous n’avions aucune chance de survie. Nous sommes merveilleusement faits, un miracle de la nature, la plus belle chose de la création, mais malgré tout, nos émotions contrôlent tout. C’est précisément pourquoi nous n’avons aucune chance.
Quelle était l’opinion de Stanley Kubrick à propos des sorties en vidéo de ses films ?
Il n’aimait pas du tout la VHS, ni le « doublage », ni la télévision. Je pense qu’il aimerait les télés modernes, les écrans plasma : ce format est un véritable progrès. Mais il souhaitait que les gens aillent toujours au cinéma. Pas de téléphone, pas d’interruption, pas de nourriture : en salles la concentration est meilleure, et ses films nécessitent une grande attention. En Europe, je dis toujours aux spectateurs de voir le film deux fois, et qu’à la seconde vision le film serait totalement différent. Je ne le dirais jamais à un Japonais, parce que les Japonais sont capables de bien plus de concentration et comprennent tout la première fois. Les Coréens également. J’ai pu en faire le constat : il y a là-bas un silence, une concentration totale au cinéma. En Europe il y a tellement de bruit… Ceux qui l’ont vu deux fois disent tous avoir vu un film totalement différent.
Il y a effectivement de multiples niveaux de lecture…
Dans Eyes Wide Shut par exemple. Tout le monde est expert sur la jalousie et les fantasmes sexuels. Tout le monde. Et Kubrick pensait que c’était sa plus grande contribution à l’art cinématographique. De loin. Il était très heureux de ce film, et moi aussi car ce fut une telle lutte. Trois ans de travail. Avoir Tom Cruise, excellent, qui joue ce looser absolu, s’enfonçant un peu plus chaque fois qu’il ouvre la bouche, et sa femme qui le sauve, comme un ange gardien. Stanley n’aimerait probablement pas que j’en parle comme cela : il voulait toujours que tout soit bien plus subtil et plus vague.
Qui a supervisé le transfert du film au dvd ?
Le seul vrai problème est celui du ratio. Le standard maintenant est le 16/9, c’est ainsi que sont conçus les nouveaux écrans de télé. Il faut vivre avec son époque et faire des compromis, et Stanley en aurait sans doute fait. C’est la seule vraie décision à prendre ; le reste consiste à nettoyer le négatif aussi bien que possible, une affaire de technique. J’essaie toujours de penser aux choix qu’aurait fait Stanley. Il était quelqu’un qui avançait avec son temps, il aurait sans aucun doute été ravi par les écrans plasma ou la haute définition. C’est sans comparaison avec les moyens dont nous disposions il y a vingt ans. Je peux parfaitement prendre du plaisir devant un film à la télévision ou en DVD, mais si je vais voir Harry Potter, j’ai besoin de 500 enfants dans une grande salle, c’est plus amusant.
Pensez vous à un autre réalisateur qui pourrait réaliser le Napoléon écrit par Kubrick ?
Question difficile, parce que les scénarios de Stanley Kubrick étaient faits pour être lus par les décideurs des studios. Ses scénarios n’étaient pas la représentation du film qu’il avait en tête. Je sais d’après ses autres films que le résultat était très différent de ce qui était sur le papier. Ce qui l’intéressait chez Napoléon n’est pas dans le scénario : c’est que cet homme était extrêmement talentueux, un militaire brillant et un homme politique couronné de succès, avec un charisme fabuleux ; mais qu’il était en même temps un idiot qui ne pouvait reprocher qu’à lui même sa débâcle, la ruine de son pays, la destruction de la « Grande armée ». C’était la plus grande armée que l’Europe aie vue, que le monde aie vu jusque là, et il l’a perdue en Russie. Ce n’était absolument pas nécessaire. Il voulait se venger du tsar qui avait brisé le blocus continental stupidement mis en place pour pousser l’Angleterre à la faillite. Stanley était intéressé par le fait que nous sommes tous -et il ne s’en excluait pas- sous l’emprise de nos émotions, et pas de celle de notre intelligence, de notre éducation, de notre savoir ou de notre raison. Lorsqu’on est vraiment poussés dans nos retranchements, les émotions nous gouvernent. Notre espèce est ainsi : l’émotion est notre force et notre talon d’Achille.
Propos recueillis par Olivier Gonord le 14 décembre 2007 à Paris.