Né en 1938, Johan van der Keuken a d’abord pratiqué la photographie, en compagnie de son père dès l’âge de douze ans. Il fut très tôt exposé et publié : son premier recueil parut lorsqu’il avait dix-sept ans. Elève à l’IDHEC (ancienne FEMIS), il réalise à Paris ses premiers longs-métrages, et publie simultanément chroniques, critiques de cinéma et textes sur la photographie dans diverses revues hollandaises.
Beaucoup de photographies, mais surtout des films : son œuvre compte près de soixante films défiant les formats (ils vont de quelques minutes à presque quatre heures), mais pour lesquels, courant de Hollande en Palestine, de Bolivie à Sarajevo, de New York en Inde, Van der Keuken a presque toujours tenu seul la caméra. Indication évidemment essentielle : moins parce qu’elle suppose le point de vue d’un homme que le poids et la tension d’un corps. On ne trouve en effet pas moins centrée que l’Oeuvre de Van der Keuken, qualifié à raison de « citoyen du monde » : il ne prend pas la pose d’un moralisme documentaire supposant la recherche à tâtons d’un point de vue juste, et pas davantage celle d’un subjectivisme d’artiste qui se donnerait la tache de déformer un monde illusoirement cohérent. Van der Keuken a une passion pour la matière – en premier lieu la matérialité de la peinture, de la musique ou de la littérature – par laquelle il voulait rendre possible « une autre expérience de la réalité. »
Johan Van der Keuken aura parcouru les cinq continents, filmé le monde du point de vue des luttes politiques, économiques, écologiques, idéologiques qui l’agissent, retracé la vie d’hommes et d’artistes (le poète et peinte Lucebert, le saxophoniste Ben Webster, le photographe Ed van der Elsken…). Et même lorsqu’il feint d’être sédentaire pour filmer Les vacances du cinéaste, il chronique la vie d’un village de l’Aude lors de l’été 1974 plutôt que la sienne propre, pour marquer combien toute conscience est divertie par le dehors, comment elle ne cesse d’être perméable. Ce sont pourtant des idées, des lieux, des gens que Van der Keuken a toujours voulu filmer (l’opposition Nord-Sud, le Dollar, la vie, la mort, l’exploitation), mais ces idées ne peuvent jamais apparaître que comme fragments : manière de soumettre la perception à des régimes différents, de disperser la signification, de rester perpétuellement en mouvement. Façon surtout de défier la croyance du cinéma-vérité selon laquelle il y aurait devant chacun de nous une réalité dont il faudrait seulement se saisir, qu’il y aurait un langage à même d’assurer un lien, alors que tout reste à inventer, et au film à créer son propre langage. C’est ainsi qu’à la fin d’Herman Slobbe – L’Enfant aveugle 2, second volet d’un travail sur la cécité, Johan Van der Keuken peut dire simplement « adieu, ma chouette petite forme. »
Bastien Hader

Les rééditions de films de patrimoine jouent un rôle crucial. Traditionnellement, elles permettent de rééclairer certains films plus ou moins oubliés au cours du temps, de rendre une actualité à un cinéaste vivant ou mort, de sortir les œuvres de leur musée. Sans ces rééditions, nombreux sont ceux qui n’auraient pas pu découvrir toute l’œuvre de Hitchcock ou de Fritz Lang.
“C’est le premier film muet qu’on entend. Et pourtant il n’y a évidemment pas de son. Quand on voit les plans dans la ville, on voit le tramway et on l’entend. Il avait tout compris au montage du film parlant. Pour moi c’est vraiment l’inventeur du cinéma moderne. Avant il y avait des gens qui ont fait des images, qui ont inventé des trucages, chacun de leur coté Méliès, Lumière ou Edison ont amené des choses, mais le vrai cinéma moderne, c’est lui qui l’a compris. Le cinéma a été créé pour moi avant tout par Murnau. Là tout d’un coup on voit un type qui créé la symbiose de l’image, du montage, du son. Plus que Eisenstein ou que Griffith, pour moi, il a tout inventé. C’est indispensable dans une vie d’avoir vu L’Aurore.”



“C’est une grande injustice. Un film que trop peu de personnes ont vu en salles et qui avait tout simplement vingt ans d’avance. Un film qui propose une réflexion extraordinaire sur la comédie musicale avec des comédiens merveilleux. Nos jeunes camarades devraient le redécouvrir et s’en inspirer.”
A ce moment là, Margaret Menegoz venait d’entrer aux Films du Losange comme secrétaire de production, on avait fait connaissance sur Perceval le gallois je crois -je connaissais par ailleurs déjà Barbet Schroeder, et c’est là qu’après quatre ans d’absence, Barbet a décidé qu’il fallait à tout prix remettre le pied de Jacques Rivette à l’étrier. Rohmer était d’accord ; à cet époque-là, le Losange appartenait encore essentiellement à Barbet et à Rohmer. Margaret avait très peur de Rivette, et puis elle avait un Rohmer sur le feu et donc Barbet m’a dit « Tu veux être productrice ? Tu as monté ta société ? Voilà, Le pont du nord, Jacques Rivette ». Ce fut mon premier film, puis j’ai fait Passion avec Godard.