Publié par Dissidenz le 03/01/2008 à 12:55

Jean Claude Brisseau - Réalisateur

Les Anges Exterminateurs

Comment le public a-t-il accueilli Les anges exterminateurs ?
Ca dépend. J’ai été très agréablement surpris, au moment de Cannes, que le public reste dix minutes debout à m’applaudir. Je ne m’y attendais pas. Il y a eu quelques revirements au moment de la sortie du film en septembre, mais en fait les échos ont été bien meilleurs à l’étranger, notamment aux Etats-Unis où j’ai entendu les choses les plus agréables. Par contre j’ai eu quelques retours désagréables, notamment de la part de certains de mes collaborateurs. Je pense particulièrement à une jeune fille de la FEMIS, à qui je montrais tout, qui est devenue progressivement mon assistante et qui a été vraiment efficace. Si j’ai bien compris, un intervenant new-yorkais a envoyé, au moment de la sortie du film, un e-mail à tous les étudiants de la FEMIS disant qu’elle s’était conduite « comme une pute » en jouant dans un film « porno ». Et alors qu’elle donnait un cours, un des organisateurs a dit, pareillement, en public, qu’elle était une pute d’avoir accepté de travailler sur ce film. Je vois réapparaître depuis quelques années une attitude puritaine qui était déjà là dans certains milieux, critiques et surtout universitaires, dans la mesure où l’émotion et surtout le cul sont des interdits inavoués et violents. Pour moi, le but était très clairement de réinsérer ces éléments, qui sont des éléments de la vie, dans le cinéma. Je réalise que cela a déclenché des réactions violentes.

Cela prouve à quel point votre propos est juste et qu’il y a une vraie problématique quant à la représentation de ces thématiques.
Peut-être. Les gens ont le droit de penser ce qu’ils veulent de mon film, j’en suis plutôt content mais je ne suis pas obligé d’avoir raison. Le temps et l’avis des autres en décideront. J’espère que la comparaison que je vais faire ne paraîtra pas prétentieuse : je suis sidéré que Freud ait déclenché une tempête quand il a déclaré qu’il y avait une sexualité de l’enfant avant la puberté, alors que tout le monde scientifique, y compris les médecins, prétendait le contraire. Les médecins étaient aussi pères de famille, tout le monde a eu l’occasion de voir des enfants dans sa vie, et les enfants n’ont pas changé depuis le siècle dernier, il est évident qu’ils ont tous une sexualité, garçons et filles. Il y avait un violent refus de voir. Et j’ai l’impression que cela n’a pas changé, en particulier dans le domaine critique. Je l’ai dit à un journal il y a quelque temps : le fait de s’occuper du maniement des émotions, et en particulier des émotions liées au sexe, est très mal vu par une partie de la critique alors que cela fait partie de la vie. D’autres critiques m’ont dit que certains de leurs confrères pensaient qu’il fallait se méfier des émotions données au cinéma sous prétexte que l’on peut se faire rouler. Je pense que si le monde universitaire est si hostile au maniement des émotions, c’est fondamentalement parce qu’il faut qu’ils aient l’air plus intelligents que tout le monde et qu’il leur faut inventer un truc, même si cela ne porte pas sur la construction des films ou sur le maniement des émotions, qui sont quand même l’essentiel d’un film. Tout le monde n’est pas comme cela mais je pense que cette attitude a fait beaucoup de mal au cinéma. Bien sûr, je ne critique pas Brecht qui disait que dès lors que dans un spectacle l’émotion primait sur la réflexion, le spectacle avait échoué. Mais ce que Brecht voulait, c’était que le peuple prenne conscience d’un certain nombre de choses. Chez lui la prise de conscience était l’élément majeur, il déclenchait un autre type d’émotions, un sentiment révolutionnaire. Tous les gens qui ont suivi Brecht, y compris des cinéastes comme Losey, essayaient d’intéresser le spectateur. On dira ce qu’on veut mais je persiste à penser que The Servant, qui est un des meilleurs films de Losey, déclenche un intérêt réel même si ce n’est pas le même intérêt que celui déclenché par les films d’Hitchcock.

Vous êtes consommateur de DVD, pensez vous que ce support a changé quelque chose dans la vie des films après la salle par rapport à la VHS ?
J’en suis absolument certain. Dès l’apparition de la VHS, j’ai su que cela allait bouleverser profondément le cinéma. D’abord au niveau de l’éducation, on se retrouvait avec l’équivalent des classiques Larousse pour la littérature : pour la première fois on pouvait voir les films, faire un arrêt sur image, revenir en arrière. En revanche, cela a eu une incidence immédiate sur les salles, pour deux raisons : le piratage d’une part, d’autre part l’inutilité, selon certains collectionneurs, de voir en salles les films que l’on possède en DVD. Mais il est important de découvrir les films dans des versions différentes, avec des sous-titres dans plusieurs langues, pourquoi pas sur de grands écrans, en home cinéma. Pour des sommes d’argent relativement peu élevées on n’a pas du 35mm mais presque, et ça, ça va modifier les choses. Moi par exemple, je ne vois pas pourquoi j’irais dépenser 10 euros dans les salles quand je peux louer le DVD pour 2 ou 3 euros, le regarder quand je veux, et dans des conditions qui seront meilleures que dans certaines salles. Quant au piratage, au téléchargement, on ne peut pas lutter. Récemment, j’ai eu une conversation avec un metteur en scène célèbre et une actrice qui défendaient le piratage. Je ne jette la pierre à personne : il est évident que les jeunes, par exemple, ne voient pas pourquoi ils paieraient dès lors qu’ils ont pris l’habitude de voir un film gratuitement et dans une excellente qualité. Les films sont faits à l’origine pour la salle mais cela ne va pas durer. L’exploitation en salle est en train de devenir une pub pour l’exploitation en vidéo.

Qu’est ce qu’une édition DVD réussie pour vous ? Y a-t-il des DVD que vous considérez comme exemplaires ?

Les DVD que j’ai le plus aimés sont ceux dont les suppléments m’apprenaient comment le film avait été fabriqué. Je pense notamment au Laserdisc Criterion de La Splendeur des Ambersons. On vous expliquait, en vous le montrant, ce qui avait été coupé de la version de Welles, ce qui avait été re-filmé, avec en plus à la fin le storyboard image par image du film dans sa totalité. C’était une des choses les plus intéressantes que j’ai vues. Ce n’était pas de grands discours philosophiques. On voyait le parallèle entre la chute d’une classe sociale et la montée d’une nouvelle représentée par Joseph Cotten et son automobile. A l’origine, le film durait 2h20. Il a ensuite été réduit mais il n’est pas sûr que la version courte ne soit pas meilleure. C’est le film de Welles que je préfère même si la fin est niaise. J’avais adoré cette édition.
J’ai toujours regretté que la plupart des suppléments des DVD ne soient pas fait sur la fabrication des films. Alors il est vrai que c’est plus facile sur les films qui datent de vingt, trente ou quarante ans que sur les films qui sortent. Sur les films qui sortent, on a souvent tendance à ne faire que de la pub, d’autant qu’il y a un certain nombre de choses qu’on ne peut pas nécessairement dire. Alors que les films qui datent de vingt, trente ou quarante ans, s’ils ressortent, c’est qu’ils sont entrés dans la culture cinématographique globale et que tout le monde les connaît, le film s’est crée sa propre publicité. C’est plus facile à faire. Sur ce terrain-là, il y en a plusieurs que j’ai aimés.
Il y a parfois des films que j’ai pu voir dans leur version intégrale. Je n’avais pas vu Kingdom of Heaven de Ridley Scott, et j’ai pu le rattraper en DVD, me le projeter sur grand écran. Le film ne me plait pas, je le regarde à nouveau, et déjà il me plait davantage. Et quand je vois la version longue, je change d’opinion ! Toute une série de choses très importantes dans le film ont été sucrées pour ne garder que les bagarres et ce qui les expliquait, alors que tout le reste est beaucoup plus intéressant. C’est vrai que le fait de pouvoir présenter plusieurs versions est pour tous cinéphiles quelque chose d’intéressant. A l’inverse, il m’a semblé que la version longue jouait en défaveur de certains films. Je vais vous donner un exemple d’un DVD qui m’a passionné : La poursuite infernale. Il y a deux versions, celle de John Ford et celle du producteur. Sur les séquences coupées, le producteur Zanuck explique très bien ses choix. Et je suis bien obligé de vous dire que, selon moi, Zanuck avait raison. C’est passionnant de voir le véritable travail qui s’est opéré sur la construction des films. C’est ce qui m’a toujours intéressé en tant que cinéphile, plutôt que d’avoir des commentaires qui pour moi sont sans valeur. J’avoue aussi que depuis que je donne des cours assez fréquemment, entre autres à la FEMIS, je me suis rendu compte qu’il y a une lacune énorme sur les problèmes élémentaires de construction et de dramatisation au niveau de l’enseignement.

Le cinéma classique américain est pourtant une source intarrissable en matière d’enseignement de la dramaturgie cinématographique
Je suis né en 44, on allait tout voir avec ma mère, et quand au lycée j’ai acheté les Cahiers du cinéma je continuais à aller tout voir, notamment les films de la nouvelle vague. Et puis il y a eu une évolution : plus un film était chiant et intellectuel et plus je l’aimais, pour une raison simple, qui est que, dans les conversations publiques, ça me permettait de donner l’impression que j’étais plus intelligent que la masse qui ne comprenait rien. Les problèmes de construction ne m’intéressaient pas. Ils me sont tombés dessus quand j’ai voulu faire un tout petit film d’amateur en 8mm. J’étais tout content, je croyais que c’était génial et que tout le monde allait l’aimer mais le public autour de moi s’est fait chier. C’est là que je me suis demandé comment les films étaient construits. J’ai dû regarder Psychose 50 fois en salle pour véritablement comprendre comment sont construits les films. Cela m’a tant intéressé que j’oubliais totalement la notion d’auteur. Mon critère c’était : je m’assois, je regarde le film et je regarde s’il m’intéresse ou s’il ne m’intéresse pas.
Mais il faut dire que le cinéma américain actuel est plutôt décevant. Tout ce qui concernait la notion d’espace est tombé. Les films ne sont plus faits qu’en gros plan et les effets spéciaux sont devenus les vedettes. La notion d’espace est à mon avis très importante. Vous prenez un film américain qui s’appelle Les aventures du Capitaine Wyatt que j’ai vu quand j’avais sept ans et qui était pour moi transparent : je comprenais tout. On voit à un moment Gary Cooper escalader les murs d’une forteresse avec ses hommes pour aller ouvrir la porte afin que les autres entrent. Sur des petits trucs qui n’ont l’air de rien, il y a un travail de dramatisation. Il y a un moment où Gary Cooper et 2 ou 3 de ses hommes sont cachés derrière un mur, où des gens risquent de les surprendre. Pour qu’on puisse saisir et pour qu’on puisse avoir de l’émotion, il faut avoir compris l’espace, qu’il ait été manié de telle sorte que vous puissiez vous dire : on est là, on est ici, mais il y a peut être un méchant caché dans le coin là-bas. Il faut donner l’information, il faut que le spectateur ait compris l’espace afin de pouvoir dramatiser systématiquement. Hélas, tout cela a disparu du cinéma, au profit de l’émotion liée à la musique, aux effets spéciaux et aux scénarios qui en général sont bâclés. Lorsque j’étais à Hollywood, j’ai pu voir la fin coupée d’Abyss. J’ai demandé pourquoi, on m’a répondu que la fin n’avait pas fonctionné en preview. Je vois le film dans sa version intégrale, qui était pour moi nettement mieux que la version coupée, je leur dis qu’il y a quand même des fautes scénaristiques, et leur demande comment il se faisait qu’ils avaient commis ces fautes. Le producteur me répond : « c’est simple, on part sur un scénario, la vedette c’est les effets spéciaux mais on se dit aussi que l’on va améliorer le scénario au fur et à mesure ». Mais les effets spéciaux étant ce qu’ils sont on est limité, et on est obligé de tout construire en fonction d’eux en pensant que le scénario va être modifié mais il ne l’est pas. Résultat : on est obligé de tourner parce qu’on ne peut plus faire autrement et on essaie de rattraper parfois en salle de montage ou par la bande sonore. Construire un film sur la base des effets spéciaux a bloqué beaucoup de choses dans le domaine du scénario.

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