Publié par Dissidenz le 10/01/2008 à 12:29

Hong-Kong, nouveau règne


Triangle
Portrait d’une ville, Hong Kong, entre la sortie de Filatures et celle de Triangle, deux films issus du studio Milkyway fondé par Johnnie To.

Un nom a longtemps régné sur les hauteurs de Hong Kong, celui des frères Shaw, patrons d’un studio mythique d’où sont sortis les plus beaux fleurons du cinéma de la colonie anglaise, les films de King Hu (L’Hirondelle d’Or), Chang Cheh (La Rage du tigre) ou Liu Chia-liang (La 36e Chambre de Shaolin). Un temps, leur nom a pu être malencontreusement confondu avec celui de Raymond Chow, producteur plus modeste mais tout aussi couronné de succès au sein de la Golden Harvest, qui lança la fusée Bruce Lee.
A l’heure de la rétrocession de la colonie à la Chine en 1997, ces gloires s’étaient déjà plus ou moins éteintes, et les grands cinéastes, Tsui Hark et John Woo, partis tenter leur chance à Hollywood. Si l’empire des Shaw continue à se visiter sous forme de musée, il n’est plus l’emblème de la ville. Un autre nom a pris sa place : celui de Johnnie To, cinéaste formé à la télévision dans les années 1970, auteur prolifique de plus de cinquante films, amateur de gastronomie et de cigares, de films de gangster et d’amitiés solides. Son studio, la Milkyway, ne paie pas de mines dans le quartier historique de Kowloon qui fait face à l’île de Hong Kong : l’entrée ressemble à une caserne de pompiers new yorkaise, où la coutume est de célébrer en priant et en brûlant de l’encens chaque premier jour de tournage. Au premier étage, le bureau du cinéaste, masqué derrière un mur arrondi, fait face à ceux de ces assistants et scénaristes. Au second, des studios de post-production high-tech se cachent derrières les décors : aux dernières nouvelles, un commissariat seventies que complétaient un dernier étage modelable à l’envi.
Si la Milkyway permet à To de s’offrir une totale autonomie artistique, elle permet aussi d’aider ou de lancer de nouveaux cinéastes et de constituer un groupe. C’est cette effervescence que l’on retient, et pourtant les studios urbains de la Milkyway n’ont aucune commune mesure avec les montagnes, villages, vallées, ponts dressés au dessus du vide de la Shaw Brothers. Triangle - Photo de tournageAvant Triangle le 16 janvier, qui réunit To, Tsui Hark et Ringo Lam dans un polar en forme de cadavre exquis, Filatures (Eye in the sky) est sorti en France, récit de surveillance mis en scène par le scénariste fidèle de To, Yau Hai-no. Belle réussite à laquelle ont participé les acteurs habituels de la Milkyway, notamment l’élégant Simon Yam. Mais Filatures permet surtout de voir combien le cinéma de Hong Kong, en abandonnant les genres mythiques qui ont fait sa renommée internationale (le kung-fu, le sabre), a repris possession de la ville. Plus encore que dans Breaking News (Johnnie To, 2003), les rues deviennent un terrain de jeu ; mais il n’est même pas besoin d’immobiliser les circulations, quelques caméras postées sur les hauteurs suffisent, et les stars, mal rasées et vêtues de pulls ordinaires, peuvent jouer sans éveiller la curiosité des passants.
C’est peut-être la nouveauté de ce cinéma, pourtant si habitué aux parades de couturiers italiens et de fabricants de montres français : sa façade ne paie plus de mines, et pourtant, en infiltrant secrètement la ville, le cinéma a repris ses droits.

Bastien Hader

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