Les rééditions de films de patrimoine jouent un rôle crucial. Traditionnellement, elles permettent de rééclairer certains films plus ou moins oubliés au cours du temps, de rendre une actualité à un cinéaste vivant ou mort, de sortir les œuvres de leur musée. Sans ces rééditions, nombreux sont ceux qui n’auraient pas pu découvrir toute l’œuvre de Hitchcock ou de Fritz Lang.
Les rééditions jouent un rôle à part dans la gestion et la perception du patrimoine cinématographique mondial. Initiées le plus souvent par des exploitants et des distributeurs désireux de donner un second souffle à des films auxquels des copies fatiguées ne rendent plus justice, les rééditions permettent aux spectateurs de redécouvrir le film au plus près de ce qu’il fut lors de sa sortie. Les copies neuves tirées à l’occasion des rééditions contribuent ainsi, en rendant aux films leur éclat d’origine, à les sortir d’un pur aspect patrimonial que des griffures, couleurs passées ou contrastes éteints ne fait que renforcer. Rééditer est une manière de leur restituer une part de l’actualité qui fut la leur au moment de leur sortie. Nettoyé d’une patine qui leur donne une encombrante aura, le film retrouve son statut d’œuvre à part entière.
On crut un temps, et à tort, que le DVD condamnerait à terme ces initiatives de réédition. Au contraire, elles n’ont peut-être fait qu’en accroître le rythme et en complexifier les choix. Désormais, une nouvelle cinéphilie peut rencontrer l’œuvre d’un cinéaste en DVD et choisir de la revoir dans de meilleures conditions, en salles : plus exigeante en termes techniques, elle peut aussi et surtout s’inscrire ainsi dans l’héritage d’une première génération de cinéphiles devenue à ses yeux mythique. C’est dans cette perspective que nous avons voulu nous entretenir avec un distributeur important en France, Jean-Max Causse, co-fondateur des Action et actuellement directeur de la Fimlothèque du Quartier Latin, dit le Quartier Latin, à Paris (lire l’interview), et un distributeur / éditeur en activité depuis dix ans, Vincent Paul-Boncour, co-fondateur de Carlotta Films (lire l’interview).
Le paysage est bien plus compliqué que dans les années 1950. Désormais, la critique n’initie plus seulement les rééditions, elle s’en alimente. Dans l’entretien qu’il a bien voulu nous accorder, Vincent Paul-Boncour retrace notamment l’histoire de leur première ressortie : celle de La Mort aux Trousses, qui avait suscité à l’époque davantage qu’une simple revue de presse, l’édition d’appareils critiques et la parution de nouveaux documents. Comme un avant-goût de leur politique d’édition DVD, déplié en salles et sur papier : le DVD est d’ailleurs devenu par la suite un nouveau lieu de la critique, nombre de journalistes et d’essayistes trouvant à y prolonger leur travail. Loin de s’entretuer, les différents supports semblent avoir trouvé une voie commune, permettant à la cinéphilie, à la distribution ou à la critique d’entamer une mutation salutaire.
En France, le CNC attribue chaque année des aides à des programmes annuels de réédition, en examinant la qualité du travail entrepris les années précédentes par un éditeur et la qualité du programme présenté. Les films qui y prétendent doivent être au moins vieux de vingt ans – c’est une des raisons pour lesquelles le cinéma des années 1970 subit par exemple un éclairage important depuis à peine dix ans, Serpico de Sidney Lumet venant de ressortir au cinéma Max Linder à Paris. En attribuant ces aides, le CNC régule ainsi les rapport entre distributeurs et exploitants, les pousse à accompagner le mieux possible ces sorties, et les obligent à accepter que la réédition soit, un an après son exploitation, disponible aux précieux programmes d’éducation à l’image, Ecole, Collège ou Lycéens au cinéma. Pour lesquels d’autres accompagnements spécifiques (dossiers, formations) sont mis en place.
Tous les pays n’en sont certes pas au même point, toutes les cinématographies n’ont pas le même rapport à leur patrimoine. En Asie particulièrement, où la salle ne prévaut plus sur le salon et où, à l’exception du Japon, les copies pirates circulent en masse. Mais si la France se démarque par une activité de réédition constante et pas uniquement institutionnelle, d’autres pays ont également à cœur de diffuser et de réactualiser des films anciens, comme aux Etats-Unis où hormis les initiatives du Moma ou du Lincoln Center, des sociétés tels que Rialto Pictures (dix ans à l’été 2007) restaurent, sous-titrent et relancent des films anciens, et notamment français.
Bastien Hader & Francis Chérasse