Qu’on l’entende dans sa version originale portugaise (Juventude Em Marcha), en version anglaise (Colossal Youth) ou en version française (En avant jeunesse), le sentiment est le même. Le nouveau film de Pedro Costa est un monument édifié sur des bases nouvelles –et le titre anglais, en référence au monument de la pop qu’est le premier album des Anglais de Young Marble Giants, dit bien que ce jeune colosse vise aussi bien la détermination d’un manifeste que le cisèlement d’une chanson pop.
Depuis Casa de Lava en 1994, Pedro Costa tourne ses films dans les bidonvilles lisboètes de Fontainhas à Lisbonne, et avec ses habitants, en grande partie des immigrés cap-verdiens. Depuis Dans la Chambre de Vanda, il n’y tourne plus qu’avec le plus simple équipement, une caméra DV et quelques réflecteurs pour sculpter la lumière naturelle, afin de ne plus disposer une machinerie classique encombrante et déplacée entre lui et ses personnages (des non-acteurs issus du quartier). Le premier personnage fut une jeune femme toxicomane, Vanda ; puis les maîtres du cinéaste, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub en montage au Fresnoy – Studio des arts contemporains à Tourcoing, dans le documentaire Où Gît votre sourire enfoui ? Même dispositif qu’il s’agisse d’une fiction ou d’un documentaire – une différence obsolète qui chez Costa s’est totalement résorbée.
On comprendra qu’importe avant tout la rencontre avec un homme ou une femme, et la bonne hauteur à trouver face à eux. La monumentalité d’En Avant Jeunesse – ne serait-ce que sa durée : 350 heures de rushes initiaux en un montage de 2h34 – est avant tout liée à la stature quasi mythologique de Ventura, son personnage, venu du Cap-Vert en 1972 et installé depuis à Fontainhas, roi que l’entame du film envoie tout de suite en exil : sa femme Clotilde le met à la porte et jette ses affaires par la fenêtre. Après ce divorce, En Avant Jeunesse devient fiction de la communauté : les proches que visite Ventura sont tous ses fils, comme Vanda, qui revient ici, est sa fille.
Lors d’une séquence, Ventura visite les salles cossues de la Fondation Gulbenkian, et lorsque son regard se fige d’un côté de la pièce, impossible de dire s’il contemple le Rubens ou le mur sur lequel il est accroché – murs que l’ancien ouvrier avait construit. C’est la même impression devant un film de Costa : visant aussi bien le beau que le nécessaire, cherchant à fabriquer l’image adéquate à la grandeur de ce prolétariat.
Bastien Hader
P.S. : La semaine prochaine sort L’état du Monde, film constitué de six courts-métrages commandé par la Fondation Gulbenkian, où l’on retrouve Costa aux côtés du thaïlandais Apichtpong Weerasethakul, de Chantal Akerman ou encore Wang Bing (A L’Ouest des Rails). Tarrafal est le plus beau : quinze minutes de sourde terreur empruntant à Ford aussi bien qu’à Tourneur, une histoire d’immigration et d’expulsion dans laquelle le diable, bien réel, est le ministre de l’Intérieur.