
Un temps yakuza, Koji Wakamatsu devient cinéaste après avoir purgé une peine de prison. Il réalise d’abord des films érotiques, puis, dès la création de sa propre maison de production en 1965, des oeuvres ultra militantes, exhortant la jeunesse à se lever contre l’oppression, comme L’Extase des anges ou Quand l’embryon part braconner.
Koji Wakamatsu était cette année au Festival de Berlin où était présenté son nouveau film, United Red Army, ainsi qu’une sélection de ses œuvres les plus connues. United Red Army évoque les évènements d’Asama, au cours desquels deux factions de l’Armée Rouge se sont rejointes dans les montagnes où elles effectuaient des entraînements militaires : le groupe s’est décimé sous l’impulsion de leurs leaders qui les poussaient à une auto-critique qu’ils pratiquaient insuffisamment à leurs yeux. Une poignée d’entre eux a survécu et s’est barricadé dans une maison d’Asama, prenant une femme en otage. Au terme de dix jours de siège de la police, ils en ont été délogés par la force.
Avez-vous des souvenirs particuliers, ici à Berlin ?
J’ai eu un film en 1966 à la Berlinale. Ce n’est pas à cause de cela, mais à cette époque des gens, ici aussi bien qu’au Japon, m’ont dit que j’étais une honte nationale.
Vous n’êtes pas venu depuis 1966 ?
Tout à fait. Et je crains encore ce qu’on pourra bien dire de mon nouveau film
Les réactions peuvent-elles être les mêmes qu’il y a quarante ans ?
C’est bien sûr totalement différent, les gens ont l’air d’apprécier sincèrement mes films.
Quelle a été l’impulsion à l’origine de United Red Army ?
Je voulais examiner les raisons qui ont fait que des jeunes gens talentueux, excellents en tout, se sont dressés. Je voulais montrer ce contre quoi ils se sont levés et pourquoi ils se sont battus. J’ai voulu mettre ces questions dans un film, montrer pourquoi ils sont tous partis dans les montagnes, et pourquoi cela s’est avéré un désastre. Même si cela peut paraître un peu exagéré, j’ai voulu faire ce film pour les générations futures. Au Japon il y a tant de films sur l’affaire Asama, tants de films mensongers que je voulais restaurer la vérité et la transmettre aux générations futures. Je sens que c’est ma mission en tant que cinéaste.
Il y a eu trois pays fascistes : le Japon, l’Allemagne et l’Italie. Et pour une raison ou pour une autre, dans ces pays fascistes, après la guerre, des jeunes gens se sont réunis sous la même idéologie, le communisme et l’armée rouge. Il y a bien sûr des différences. Alors qu’en Allemagne et en Italie le peuple s’est battu contre le pouvoir en place, au Japon ils se sont entretués, et cette différence est pour moi douloureuse.
Aviez-vous l’intention, dès le départ, de faire un film qui soit mi-documentaire mi-fiction ? Que recouvre exactement la partie fiction ?
Il y a des archives de journaux des années 1960 et 1970. Je voulais inclure ces images car je crois qu’on ne peut pas comprendre le contexte des évènements d’Asama sans cela. Il vous faut inclure tous ces documents pour comprendre comment certains Japonais se sont levés contre le pouvoir en place. Après, bien sûr, j’ai dû imaginer une partie de fiction parce que l’époque n’est plus la même, les paysages ont changé. J’ai fait beaucoup de recherches et lors de ces recherches il m’est apparu qu’il faudrait des éléments de fiction pour représenter certaines situations, sans quoi je n’aurai pas pu en parler. Je voulais être très honnête, c’est pourquoi un carton précise au début du film qu’il s’agit d’évènements réels avec quelques ajouts de fiction.
La fiction sert donc à combler les blancs de ce que nous ne pouvons pas savoir ?
Bien sûr il y a des acteurs qui jouent donc cela ne peut pas être documentaire, cela concerne les émotions. J’ai parlé à Kunio Bando qui se trouvait là-bas à l’époque. Je lui ai demandé comment cela se passait. Ce qui se trouve dans le film m’a été raconté par les protagonistes réels. Tous les évènements sont basés sur des faits. Mais il n’y a aucun document qui atteste de ce qui s’est passé là-bas.
La partie documentaire ne vise-t-elle pas également à susciter de l’émotion ? Il y a énormément d’informations et de documents différents en une heure. Vouliez-vous quelque chose d’aussi oppressant dans la partie documentaire ?
Ce sont les faits nécessaires à la compréhension. Il y a eu un mouvement contre le Japan Security Treaty, les mouvements contre la guerre du Vietnam, l’assassinat de Malcolm X, Mai 1968 en France et la Chine qui se développait profondément : tous ces élements influaient sur l’époque et sur les mouvements Japonais, il fallait donc en parler dans le film. Au Japon aujourd’hui, certaines personnes ne savent pas ce qui s’est passé, ne savent même pas que le Japon a combattu les Etats-Unis. Il y a un cruel manque de compréhension et de connaissance de l’Histoire, et je voulais m’assurer que ces évènements seraient racontés. Je voulais m’assurer que ces jeunes gens qui sont descendus dans la rue pour crier fort ce dont ils ne voulaient plus, jusqu’à être arrêté par la police, que cela soit su. Pendant la guerre du Vietnam, beaucoup d’armes ont transité par le Japon, c’était une base pour les armes qui seraient ensuite envoyées au Vietnam. Le peuple était très en colère contre le gouvernement japonais, qui n’écoutait que ce que les Etats-Unis lui disait. C’est pourquoi des incidents sont survenus à la gare de Shinjuku. Cela a eu un grand impact sur la jeunesse.
Quelle est la différence entre la RAF et la RLF, les deux factions représentées dans United Red Army ?
Dans la Faction Armée Rouge Japonaise (RAF : Red Army Faction), il y a tout de suite eu plusieurs groupes. Ils organisaient des entraînements miitaires dans les montagnes, ce qui a mené à l’arrestation des leaders. Certains ont détourné des avions pour partir en Corée du Nord, d’autres sont partis en Palestine pour former d’autres branches. Tous les leaders sont partis. De l’autre côté, un groupe appartenait au Parti Communiste Japonais, la Faction de la Gauche Révolutionnaire, (RLF : Revolutionary Left Faction). Ces deux groupes se sont rejoints dans les montagnes. Ils étaient probablement d’accord sur le fait qu’une Révolution devait être armée, alors que le Parti Communiste était contre l’usage de la violence.
J’ai fait ce film parce que trois autres films au Japon parlent des évènements d’Asama. Ils sont tous faux et farfelus. Particulièrement un, adapté des mémoires de l’officier de police Sasa : lorsque je l’ai vu, j’ai su qu’il me fallait faire un film sur le sujet pour enfin dire la vérité. Et je sentais que ces jeunes gens assassinés ou tués pendant les évènements me disaient de dire ce qu’il s’était vraiment passé. Ils m’ont donné du courage. Il n’y avait rien d’érotique là-dedans : même avoir un cookie de plus que les autres pouvait conduire à se faire tuer, alors le sexe n’était pas important.
Qu’est-ce qui vous a gêné, au juste, dans ces trois autres films parlant d’Asama ?
Le premier a été réalisé par un très jeune cinéaste qui a surtout voulu parler de Hiroko Nagata, de la manière dont elle aurait eu des relations sexuelles avec différentes personnes. Elle est décrite comme un démon qui consomme et tue. Le réalisateur n’était pas né à l’époque et ne sait pas du tout ce qui s’est réellement passé. Le second film ressemble davantage à un making-of sur l’Armée Rouge mais tous les noms ont été changés donc on ne peut absolument pas savoir qui est qui, ce n’est pas très compréhensible. Et le troisième est basé sur les mémoires de cet officier de police. En réalité, beaucoup d’histoire proviennent de ce point de vue, qui montre comment les policiers ont attrappé les méchants. A l’époque le siège a été retransmis par la télévision japonaise dans tout le pays afin de tuer le mouvement. Il s’agissait vraiment d’une stratégie pour montrer que la jeunesse était mauvaise et leur dire : si vous participez à ces mouvements, on vous opposera la force d’état et vous deviendrez les méchants.
Quelle est la signification de la dernière réplique, dite par un des jeunes : “Nous n’avons pas eu assez de courage” ?
Le personnage qui dit cela parle à peine pendant le film, et doit surtout faire la vaisselle. Mais j’ai appris que dans les montagnes c’était l’un des plus engagés et virulents, l’un des plus intelligents aussi. Ces mots m’ont été rapportés par Kunio Bando.
Combien de temps a duré le tournage ?
Trois mois en tout, mais étant donné que nous avons souvent dû attendre et changer de lieux, ça ne représente pas plus d’un mois.
Quelle est actuellement votre situation, en tant que cinéaste ? Avez-vous eu des difficultés à trouver de l’argent ?
Je n’ai bien sûr touché aucune aide ni financement. J’ai hypothéqué ma maison et le cinéma dont je suis propriétaire, donc je pense aller à la banqueroute. Le film sort bientôt au Japon, sur quinze ou seize copies.
Pendant le siège, il devient vraiment difficile de voir clairement ce qui se passe, il y a beaucoup de poussière et de brouillard, des coups de feu partout, et la caméra reste à l’intérieur de telle sorte qu’on ne voit jamais ce qui se passe dehors. N’était-ce que pour des raisons financières ?
Oui et non. Dans la réalité, on ne voit jamais les choses que d’un point de vue, donc autant que c’est possible, c’est ce que je choisis de faire.
Est-il criminel de tourner du point de vue policier ?
C’est criminel de tourner du point de vue du pouvoir.
Propos recueillis par Antoine Thirion, et traduits par Masayo Kajimura le 16 Février 2008 à Berlin