A l’origine de L’Etat du monde, présenté l’année dernière à la Quinzaine des Réalisateurs et sorti ce mercredi en France, une commande de la Fondation Gulbenkian (Lisbonne) à six réalisateurs parmi les plus innovants du cinéma contemporain : Pedro Costa (En avant jeunesse), Apichatpong Weerasethakul (Tropical Malady), Chantal Akerman, Wang Bing (A l’ouest des rails), et également Vicente Ferraz (Soy Cuba, O Mamute Siberiano qui décortique la création et la diffusion du film Soy Cuba de Kalatozov) et Aysiha Abraham (artiste qui s’illustre plus particulièrement dans le cinéma expérimental et les installations vidéo).
La proposition est un peu intimidante, il faut préciser qu’elle fait suite à une programmation du même nom organisée par la fondation lisboète. Chacun des cinéastes, dans des courts-métrages long de quinze à minutes, n’a heureusement pas cherché à établir en si peu de temps un diagnostic global, mais à rouvrir, dans le présent, une porte sur le passé. C’est un deuil dans Luminous People du Thaïlandais Weerasethakul, le spectre des expulsions ordonnées par le Ministère de l’Intérieur dans Tarrafal de Costa, le souvenir primitif des totems dans les gigantesques images digitales flottant dans L’air de Shanghaï chez Akerman, ou la mémoire des tortures des opposants au régime de Mao dans Brutally Factory de Wang Bing.
Le film comporte assez de beautés pour susciter aussi bien l’intérêt des habitués que la curiosité de ceux qui n’y ont encore jamais jeté un œil. Chaque film fonctionne comme une machine autonome, avec ses propres outils (DV, HD, Super 8 ou 35mm), sa propre vitesse, son propre rapport aux genres. Tarrafal de Costa évoque parfois John Ford, parfois Jacques Tourneur : mais il est surtout l’occasion pour Costa de poursuivre le travail colossal et léger ayant abouti à En Avant Jeunesse (lire chronique de la semaine dernière) dans un récit où la parole est rendue à des immigrés cap-verdiens expulsés du Portugal –on comprend peu à peu que ces voix viennent d’outre-tombe. Luminous People est, comme toujours chez Weerasethakul, l’occasion d’un tournage hors des villes, d’une croisière sur un fleuve où sont répandues les cendres d’un père ; moment de béatitude tourné en super 8 muet, comme un film de famille qu’on aurait aucun regret à avoir réalisé trop tard. Contraste total avec le film de Wang Bing : sa petite caméra habituelle pénètre dans une usine désaffectée et monumentale dont l’usure fait surgir sans médiation les fantômes étudiants de la Révolution Culturelle. Disparité précieuse : si la plupart des cinéastes réunis ici n’a pas cherché à scénariser de situations économiques ou sociales, chacun s’est attelé à lui trouver un rythme, une marche, une forme singulière afin que le documentaire ne tire pas sa force de ses sujets mais de ses images.
Bastien Hader