
En cinq ans, IndieLisboa est devenu l’un des festivals portugais majeurs par une sélection audacieuse, l’invitation d’auteurs incontournables, et la double mission d’élargir l’offre cinématographique au Portugal et de porter des cinéastes du pays dont on commence tout juste à percevoir l’excellence et la richesse, de Joao Pedro Rodrigues (O Fantasma, Odete) à Miguel Gomes (La Gueule que tu mérites). Rencontré lors du festival de Berlin, Nuno Sena, co-directeur du festival avec Miguel Valverde et Rui Pereira, nous explique la naissance, l’évolution et les projets d’IndieLisboa. Premier entretien d’une série visant à présenter les grands festivals indépendants, la manière dont un projet risqué parvient à rencontrer un public et dont il parvient à surmonter les difficultés financières, à l’heure où les festivals français sont menacés, comme les salles, par l’annonce de baisses de crédit des DRAC (Directions Régionales des Affaires Culturelles).
Comment IndieLisboa est-il né ?
Le festival a été crée il y a cinq ans. A l’époque je travaillais à la Cinémathèque portugaise. J’avais besoin de commencer un nouveau projet. Les deux autres co-fondateurs d’IndieLisboa, Miguel Valverde et Rui Pereira, concevaient des programmes thématiques et des rétrospectives sur certains auteurs, dans une salle qui était plus ou moins la seule salle indépendante de Lisbonne. C’était un très beau projet mais ils ont manqué d’argent pour le poursuivre. C’est ainsi que nous en sommes arrivés à l’idée d’un nouveau festival de cinéma, projet plus facile à mettre en place en termes de financement : nous avons vite trouvé plusieurs partenaires, publics et privés. Dès le départ, il s’est agi de continuer le travail de cette salle indépendante. Montrer des films nouveaux qui ne passaient pas au Portugal, parce qu’aucun distributeur ne le faisait, et parce qu’il n’y avait qu’un seul festival généraliste à Lisbonne. Donc nous n’avions pas la chance de voir les films de Hou Hsiao-hsien, de Hong Sang-soo. Tous les metteurs en scène importants dans le cinéma contemporain étaient étrangement absents de la distribution portugaise. Aucun film de Johnnie To n’avait été distribué en salles, pas seulement à Lisbonne mais dans tout le pays. On a commencé le festival sur une seule salle et on a commencé à grandir dès la seconde édition puisque nous sommes dorénavant sur trois cinémas et sept écrans. Cela marche très bien, il y a incontestablement un public qui s’attache et qui vient au festival en raison du manque de visibilité de certains metteurs en scène qui ne trouve pas de public, non pas parce que les films sont difficiles en eux-mêmes mais à cause d’un blocage dans le système de distribution au Portugal. Il n’y a que quatre ou cinq sociétés de distribution, et la seule que ces films concernait, celle de Paulo Branco, avait d’immenses difficultés à les distribuer.
Le festival existe maintenant depuis cinq ans : pour quelles raisons avez-vous dû plusieurs fois changer de lieux ou de dates ?
Il y a toujours un nouveau problème. Les partenaires changent souvent. IndieLisboa est un festival qui dépend beaucoup du soutien de la mairie de Lisbonne, et elle a changé trois fois depuis la création du festival. On a connu trois maires, trois adjoints à la culture. La première année nous occupions la très belle salle du Sao Jorge, puis nous avons dû la quitter pendant deux ans en raison de travaux, et nous y sommes revenus. C’est une des plus belles salles de Lisbonne, qui contient trois salles, une grande et deux petites.
Comment s’organisent les programmes chaque année ?
Cette année il y aura une rétrospective Johnnie To. C’est un projet que nous avons en tête depuis la première édition, et que nous n’arrivions pas à concrétiser à cause de moyens financiers, mais aussi parce que nous voulions absolument que Johnnie To soit présent. Il était toujours très occupé car il tourne trois films par an, mais il s’est libéré pour cette année. Il y aura un programme de douze ou treize films. Il y aura également José Luis Guerin, qu’on aime beaucoup à Lisbonne : il est seulement connu ici comme documentariste mais il a une œuvre que je trouve très importante. Chaque année nous avons quelques projets, certains se font et d’autres restent an attente. Si nous ne faisons pas de programme sur Nanni Moretti, c’est parce qu’il y en a déjà beaucoup à Lisbonne, en salles ou en DVD. Nous voulons montrer ce qui n’est pas visible à Lisbonne, mais aussi suivre les cinéastes que nous avons déjà accueilli. Ce sera le cas pour l’un de nos programmes, sur la « nouvelle vague » roumaine, avec un cinéaste comme Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu), qui a eu un prix ici et avec lequel nous avons tissé des liens.
Avec quels autres cinéastes avez-vous lié des contacts particuliers depuis la création d’IndieLisboa ?
Avec Shinji Aoyama notamment ; avec Jia Zhang-ke il y a deux ans ; avec les cinéastes de la nouvelle vague argentine ; avec Eugène Green, dont nous allons montrer cette année le film fait avec Pedro Costa et Harun Farocki. Ce sont des cinéastes qu’on accompagne, mais nous cherchons toujours de nouveaux cinéastes intéressants en dehors des sélections compétitives des grands festivals comme Cannes, Venise ou Berlin. On essaie de trouver des idées originales : l’année dernière, un très beau programme sur le cinéma allemand qui était une carte blanche à Olaf Moller, qui a trouvé des liens entre des cinéastes engagés politiques. Nous cherchons toujours des idées originales, et c’est pourquoi nous demandons à certains professionnels de concevoir des programmes originaux. C’est Shelly Kraicer qui s’est occupé de la programmation Johnnie To, qui montre les deux visages de Johnnie To, le cinéaste commercial qui est aimé à Hong-Kong et l’auteur qui est prisé par les occidentaux.
Vous évoquiez le festival de Jeonju, dont l’une des particularités est de produire chaque année des films réunissant de grandes signatures du cinéma contemporain : est-ce qu’une telle démarche vous intéresse ?
C’est une chose que je désire, on a depuis longtemps l’idée d’un système de production comme Jeonju, mais on n’est pas encore arrivé à trouver les moyens pour soutenir directement la production comme le fait Jeonju. Peut-être pour le dixième anniversaire d’IndieLisboa. Mais nous avons commencé depuis deux ans à organiser des projections de films portugais dans les festivals afin de promouvoir le cinéma portugais. Il faut trouver des espaces de diffusion nouveaux, en dehors du festival. Cela fonctionne bien, nous avons des liens avec beaucoup de programmateurs en Europe aussi bien qu’en Asie, par exemple à Pusan (Corée du sud). L’étape suivante serait de présenter des films qui ne sont pas encore finis, afin qu’ils trouvent des financements pour la post-production. C’est une idée qu’on peut appliquer rapidement. L’autre idée, plus ambitieuse, est de produire des films, et nous essayons de la mettre en place. Il est capital pour un festival d’exister en dehors des dix jours de l’événement.
Propos recueillis par Antoine Thirion le 16 février 2008 à Berlin