Peu connu du grand public mais régulièrement invité dans les grands festivals internationaux, Garin Nugroho est une voix qui compte en Indonésie. Issu d’une famille d’artistes (son père est écrivain, éditeur, metteur en scène ; son frère a exposé à la Biennale de Venise), étudiant en Droit et en Cinéma, Nugroho a longtemps dû imaginer le cinéma à partir des livres d’Histoire, la dictature de Suharto ayant interdit la circulation des films étrangers. Avocat d’abord, puis critique de cinéma avant de réaliser des spots publicitaires, des clips puis des documentaires, aujourd’hui cinéaste et professeur, Nugroho est un citoyen engagé autant qu’un homme érudit, un artiste extrêmement attentif aux barrières dressées par la société autant qu’à la créativité des autres (lire son coup de cœur).
Opera Jawa, son avant-dernier film en date, a bénéficié de fonds autrichiens puisqu’il fait partie, avec entre autres Syndromes and a Century d’Apichatpong Weerasethakul, I Don’t Want to Sleep Alone de Tsaï Ming-liang et Daratt de Mahamat-Saleh Haroun, des sept films commandés à l’occasion du New Crowned Hope Project célébrant le 250e anniversaire de Mozart, présidé par Peter Sellars. Programme d’un très haut niveau, dans lequel Nugroho a cependant su briller : Opera Jawa est un film ahurissant, mêlant les arts contemporains et traditionnels, aussi bien que les mythes fondateurs de l’Asie et la réalité politique, écologique, sociale et économique de l’Asie. Le point de départ est le Ramayana, un livre indien dont l’influence s’est propagée dans toute l’Asie du Sud et dont un des épisodes raconte l’enlèvement de Sinta par un démon, et sa reconquête par son époux le prince Rama. Nugroho en a changé les noms, Sinta et Rama sont devenus des potiers et le démon, un boucher puissant qui ravit sa proie en la séduisant au moyen de danses de prédation et de décorums somptueux. Dans le conflit entre le mariage et le désir, on peut lire un constat du monde contemporain partagé entre les intégrismes religieux, comme on peut lire dans l’entredéchirement des hommes au mépris de la nature une manière de faire résonner le tsunami qui a frappé la région jusque dans les fondations culturelles de la région. Nugroho n’hésite pas à multiplier lui-même les interprétations possibles, qui sont selon lui la richesse de la simplicité de la fable.
Aussi, bien qu’une première vision puisse donner le sentiment d’être plongé dans un monde totalement inconnu et étranger, Opera Jawa est un film résolument contemporain : c’est seulement que sa manière de mêler plusieurs régimes d’expression orales, corporelles, dramatiques, musicales, de faire la synthèse de multiples arts, de mettre au même niveau la légende et la réalité, les références aux traditions locales et à la culture mondiale, peuvent profondément dérouter. Passée la perte de repères, on peut rouvrir les yeux sur un monde totalement neuf où les particules du monde ancien flottent dans une atmosphère aussi inquiètante qu’euphorique.
Bastien Hader
“J’aime beaucoup les films d’Apichatpong, sa manière de transposer le surréalisme dans une atmosphère religieuse, pas à la manière populaire de Dali. Le surréalisme d’Apichatpong porte bien sûr sur la vie quotidienne, cela ressemble à un poème. Il rassemble toujours plusieurs acteurs, plusieurs personnages totalement différents dans un même lieu, où ils sont étrangers l’un à l’autre. Le surréalisme met toujours ainsi deux choses dans un lieu où ils ne se sont jamais rencontrés : un moine et un tigre par exemple. Ce qui est très beau dans les films d’Apichatpong est qu’il installe plusieurs niveaux simultanément, surréaliste, mystique et naturaliste, de manière à ce que cela puisse devenir ensuite une satire très personnelle. Le quotidien, la transe et la renaissance font partie de la manière asiatique de sentir les choses. C’est pareil dans les films de Tsaï Ming-liang, où le personnage peut chercher une horloge avant que les horloges envahissent les murs. La vie quotidienne devient une transe, ce qui a à voir avec les cérémonies asiatiques et ses traditions orales. Les films asiatiques sont intéressants parce que nous vivons dans une société chaotique et en même temps dans un système qui n’en finit jamais. Nous vivons dans un monde imprévisible, comme si nous faisions un saut quantique tous les jours. Il y a tant de paradoxes qui viennent de la confrontation entre les arts traditionnels et la science aristotélicienne, entre la pré et la post-industrie, qui expliquent pourquoi le cinéma asiatique est si diversifié et pourquoi chaque créateur peut créer son propre système.”
Deux films français, dans l’actualité, ont été tournés intégralement à l’étranger. Une fiction à Los Angeles et au Mexique, Julia d’Erick Zonca, en salles depuis le 12 mars ; un documentaire dans le quartier de Shinagawa à Tokyo, Young Yakuza de Jean-Pierre Limosin, à sortir le 9 avril. Deux économies très différentes, et des conditions de financements et de tournage peu comparables. Néanmoins un commun attrait pour le lointain peut les rapprocher, qu’il soit curiosité pour une culture à nos yeux opaque ou séduction d’un ailleurs dont les images se sont installées dans nos salles. C’est dans cette perspective que nous sommes allés nous entretenir avec Jean-Pierre Limosin, Erick Zonca et son producteur François Marquis, ainsi qu’avec Bruno Dumont dont l’avant-dernier film, Twentynine Palms, se déroulait dans les déserts californiens, et qui a en projet un nouveau film « américain ».



“Il y a une trentaine de plans dans le film, pas plus, en une heure et demie. C’est un des plus beaux films sur la musique et la plus belle mise en scène qu’on ait fait sur la musique. C’est fait avec une sobriété incroyable, des mouvements d’appareil très simples où le réalisateur disparaît dans son sujet. La grandeur d’un cinéaste c’est de disparaître, sans vanité, d’être à son propos. C’est un très grand film de cinéma. Disparaître sous le jour du presque rien, ça n’a l’air de rien mais ça laisse une impression immense. Je viens d’aller voir les huit heures de Shoah de Lanzmann au cinéma ce week end, c’est pareil. On se fait chier pendant, parce qu’il y a des longueurs, mais c’est terrible. Il y a forcément de l’ennui à fabriquer à l’intérieur de la joie, on ne peut pas faire un cinéma tout le temps au top. Les plus grands films que j’ai vu, je m’y suis toujours emmerdé mais j’en parle avec une joie immense. Le cinéma pour moi est une fabrique du souvenir. Pour les gens c’est souvent un spectacle. Le film de Straub n’est pas spectaculaire, le Lanzmann non plus, mais ils laissent une impression profonde, durable, qui nourrit énormément. Des expériences qu’on connaît aussi avec la littérature : on a parfois du mal à avancer mais cela fabrique de la mémoire”.
Julia est une quadragénaire à la dérive n’assumant pas son alcoolisme. Son emploi perdu, elle s’allie à une mère qui veut arracher son propre fils des mains du grand père à qui il a été confié. Partie pour n’en tirer qu’une rançon, Julia retrouve au contact de l’enfant un sens à son existence.