Publié par Dissidenz le 05/03/2008 à 18:58

Entretien avec Pip Chodorov


Né à New York en 1965, Pip Chodorov est à la fois cinéaste et compositeur de musiques de films. Après des études de science cognitive aux Etats-Unis, il étudie la sémiologie à Paris. Membre de Light Cone, distributeur en charge de l’édition vidéo qui sucitera la création de Re :voir en 1998, il est spécialisé dans le film expérimental, historique ou contemporain. En 2003, il reçoit pour son travail d’éditeur le prix de l’Anthology Film Archives à New York.

Qu’est-ce qui vous amené à créer Re:Voir ?
La première raison est que je travaillais à Light Cone, une coopérative de cinéastes distribuant ses propres films pour les galleries et les musées, et beaucoup de programmateurs souhaitaient voir les films avant de les louer. Bien sûr, à force de montrer les films les copies se rayent. On a donc commencé par demander aux cinéastes s’ils n’avaient pas des VHS à mettre sur une étagère juste au cas où quelqu’un aurait voulu voir le film avant de le louer. Mais Maya Deren ne l’a pas compris ainsi, et s’est dit qu’il fallait les distribuer. J’ai trouvé que c’était une très bonne idée, et que si nous ne le faisions pas quelqu’un d’autre le ferait, peut-être en moins bien, juste pour gagner de l’argent. Il était très important que ce soit un cinéaste qui s’occupe de cela pour d’autres cinéastes, et pas une grande boîte. J’avais envie de faire ça bien, de faire des éditions de qualité.

Qu’est-ce que Light Cone ?

Light Cone a été fondé en 1982 par deux cinéastes, Yann Beauvais et Miles McKane. C’est une coopérative où chaque cinéaste est membre, moi comme les autres, et participe à la distribution de copies 16 mm et Super 8. Nous avons régulièrement des assemblées générales. Il y a trois coopératives à Paris plus quelques autres dans diférentes villes, San Francisco, New York, Berlin, Toronto, Londres…

Quels problèmes pose l’édition de films expérimentaux par rapport aux films d’exploitation classiques ?
Qualité, public, modalités… Des cinéastes sont très iconoclastes dans leur concepts du cinéma, et ils ont des exigences particulières. Des cinéastes comme Peter Kubelka refusent la vidéo, d’autres comme Michael Snow ne la refusent que pour certains films. Lorsque Kubelka fait un film, c’est une œuvre d’une certaine nature, il faut qu’elle soit vue dans de les conditions requises : pour la comprendre il faut la voir dans une grande salle noire sur un grand écran blanc avec le projecteur derrière l’épaule. Dans une petite boîte, ces œuvres perdent leur sens : il vaut alors mieux les décrire dans un livre et en reproduire des photogrammes, plutôt que de les éditer en vidéo, qui donne des fausses idées.

Vous prônez toujours la VHS contre le DVD ?
Le Mpeg 2 n’est pas satisfaisant. Les algorithmes ne sont pas conçus pour les images non-naturelles et non-prévisibles. Quand une voiture passe ou que quelqu’un parle, il n’y a pas de problèmes. Mais quand c’est de l’image peinte ou gravée à la main, quand c’est un film où chaque image est différente des autres, les détails sautent.

Le Blu-Ray peut-il remédier à ces problèmes ?
Le Blu-Ray est nettement meilleur parce que son débit monte de 9Mo par seconde à 45Mo, et que l’espace disque monte de 5Go à 45Go.

Chez Re :Voir, comment faites-vous le partage entre VHS et DVD ?

Je n’édite aucun film expérimental en DVD : seulement les films moins radicaux qu’on nous propose et qui ne sont pas trop saccadés. Pour Philippe Garrel par exemple, et pour des portraits de cinéastes. Depuis trois ans, cela ne me donne pas beaucoup de plaisir de les éditer, mais je n’ai pas le choix parce que les gens n’achètent plus les VHS. Tout est donc en attente du Blu-Ray. J’ai d’ailleurs demandé une aide pour le Blu-Ray en 2005, j’étais le seul et le premier en France, mais on me l’a refusé parce qu’il n’y avait pas de marché.

En l’occurrence, pourquoi les films Fluxus sont-ils édités en DVD ?
Nous avons juste fait une édition spéciale pour la FIAC, édition limitée à cent exemplaires numérotés pour cent euros. On pouvait gagner beaucoup d’argent avec ça mais on ne souhaitait pas en mettre des milliers en circulation. On voulait juste gagner 10000 euros sur ce projet afin de mettre en place le Blu-Ray. Nous en avons pour l’instant vendu une quarantaine et sommes un peu en retard sur la production. Nous sommes très peu nombreux et n’avons que très peu de trésorerie, c’est toujours difficile d’avancer sur chaque projet. Nous ramons sur cinq titres qu’on aurait dû sortir il y a deux ans.

Vos prochaines sorties ?
Traité de bave et d’éternité d’Isidore Isou, un film de Jean-Jacques Lebel, un documentaire de Patrick Bokanowski, Hallelujah Hills d’Adolfas Mekas…

Propos recueillis par Bastien Hader le 1er mars 2008 à Paris.

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