Des rumeurs circulaient et donnaient il y a déjà plusieurs semaines une forte présence française et de nouveaux venus. Quelles rumeurs se sont révélées vraies ? La traditionnelle conférence pré-cannoise vient d’annoncer un programme où chacun pourra trouver son plaisir ; et qui, s’il ne bouleverse pas l’identité du festival, y intègre des films et des auteurs qu’on croyait autrefois promis à la concurrence.
C’est Woody Allen qui ouvrira le bal, hors compétition, avec Vicky Christina Barcelona, tourné en Espagne avec Penelope Cruz, Scarlett Johansson et Javier Bardem. Lui succèderont Indiana Jones et le royaume du crâne de crystal de Steven Spielberg, le documentaire sur Maradona d’Emir Kusturica ou encore Kung-Fu Panda, animation Dreamworks de Mark Osborne et John Stevenson. Abel Ferrara présentera son documentaire Chelsea Hotel en séance spéciale.
Vingt réalisateurs seront en compétition du 14 au 25 mai, et soumis au verdict du jury présidé par Sean Penn et réunissant Sergio Castellito, Natalie Portman, Alfonso Cuaron, Rachid Bouchareb, Alexandra Maria Lara et Apichatpong Weerasethakul : Clint Eastwood (Changeling), Jia Zhang-ke (24 City), Steven Soderbergh (Che, sur Guevara), Wim Wenders (The Palermo Shooting), les frères Dardenne (Le Silence de Lorna), Atom Egoyan (Adoration), Nuri Bilge Ceylan (Les Trois singes).
Avec Eric Khoo (My Magic) ou Brillante Mendoza (Serbis), le festival prend acte de l’importance de la Quinzaine des réalisateurs dans la découverte de nouveaux cinéastes (son délégué général Olivier Père annoncera la sélection 2008 le 25 avril : on sait déjà que Bertrand Bonello et Rabah Ameur-Zaïmeche en seront, ainsi que Jim Jarmusch pour un hommage, et le jeune Raya Martin, Philippin de 24 ans, pour un sublime film de près de cinq heures, Now Showing).
Avec Waltz With Bashir de l’israëlien Ari Folman, film d’animation sur le massacre de Sabra et Chatila, la compétition officielle du festival de Cannes semble chercher à réitérer le succès de Persépolis, présenté en 2007 avant de connaître un succès mondial. Pour la France, Arnaud Desplechin avec Un Conte de Noël, Philippe Garrel avec La Frontière de l’Aube, et un troisième réalisateur dont le nom sera révélé prochainement, a indiqué le délégué général du festival Thierry Frémaux. Seront également présents en compétition Charlie Kaufman, Lucrecia Martel, Walter Salles, Pablo Trapero, Paolo Sorrentino, ainsi que dans la section Un Certain Regard Kiyoshi Kurosawa, Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Raymond Depardon, Kelly Reichardt, ou Bong Joon-ho, Leos Carax et Michel Gondry pour un film à trois têtes intitulé Tokyo !
On savait déjà par ailleurs que Lola Montès de Max Ophuls ouvrirait la sélection de Cannes Classics ; et que Quentin Tarantino donnerait cette année la traditionnelle Leçon de cinéma, après Boulevard de la mort, la fusée qu’il lança dans la compétition de 2007 : certains s’en réjouissent déjà.
Bastien Hader


Pen-Ek Ratanaruang est l’autre grand nom du cinéma thaïlandais contemporain, avec Apichatpong Weeraseethakul. Tous deux ont étudié aux Etats-Unis et trouvé une large audience grâce à l’intérêt des festivals internationaux – on se souvient d’une projection à Cannes en 2004 de Tropical Malady qui fit beaucoup de bruit, de portes surtout : un certain nombre de spectateurs s’étaient arrêtés à la radicalité du cinéma de Weerasethakul sans voir sa beauté vénéneuse digne de Mulholland Drive ou L’Aurore.
On ne peut pas le dire de tout le monde : le travail de Jean-Pierre Limosin est toujours in progress. Chaque nouveau film paraît prolonger consciemment des recherches antérieures : il a besoin pour cela de sauter de la fiction au documentaire et d’un sujet à l’autre. Limosin a ainsi surmonté une période de doute consécutive à ses trois premiers films, Faux Fuyants (co-réalisé avec Alain Bergala en 1983), Gardiens de la nuit (1986) et L’Autre nuit (1988), en passant au début des années 1990 au documentaire avec des portraits d’Abbas Kiarostami et Alain Cavalier pour la série Cinéma, de notre temps, avant de revenir à la fiction avec Tokyo Eyes en 1996, tourné en japonais avec de jeunes stars locales et l’apparition pour une scène mémorable de Takeshi Kitano – lequel fera lui aussi l’année suivante l’objet d’un portrait. Deux films auxquels il est évidemment impossible de ne pas penser en voyant Young Yakuza, nouveau documentaire de Limosin tourné à Tokyo dans le quartier de Shinagawa au sein du clan de M. Kumagai, un yakuza dont le visage abîmé inquiète mais que ses paroles anxieuses tempèrent.
La rétrospective au Centre Pompidou et l’édition de son oeuvre en DVD vient combler un vide. Moins connu que Mizoguchi, Ozu ou Kurosawa, Kijû Yoshida est pourtant une figure tout aussi essentielle de l’histoire du cinéma japonais. 

L’exposition qui s’ouvre à la Fondation Cartier jusqu’au 22 juin 2008, retrace le parcours artistique d’une personnalité hors du commun pour qui la chanson n’a jamais été qu’un moyen comme un autre d’exprimer une créativité nourrie par un imaginaire fortement marqué par la culture européenne. Les centaines de photographies exposées résument les quarante années de pratique de l’artiste, ses voyages, ses émotions, et sont autant de portes ouvertes sur l’univers culturel et référentiel qui irrigue son œuvre. Peu de portraits, peu de composition, le travail photographique de Patti Smith est essentiellement impressionniste, un travail de captation de l’instant, d’une fabrique de souvenirs, celui des lieux qu’elle a visité, des gens qui ont compté pour elle, celui surtout des figures qui nourrissent sa création : le lit de Virginia Woolf, la machine à écrire de Hermann Hesse, la tombe ou les couverts de Arthur Rimbaud. Cette approche se retrouve dans l’exposition de fétiches, d’objets-reliques des auteurs qui nourrissent sa créativité : des manuscrits originaux, une pierre ramassée au bord de la rivière où Virginia Woolf se noya, les mules du pape Benoit XV. On retrouve à différents moments cet attrait pour l’imagerie catholique : ici une installation autour de la cène, là, à coté des mules, un Christ et une couronne d’épines, partout des photographies de sculptures religieuses. De cet art impressionniste de la photographie on trouve la trace dans son travail de peintre et de dessinatrice. Travail d’esquisses, proche de l’art calligraphique, le plus souvent accompagné, cerné, de mots, de phrases qui donnent leur sens aux traits en même temps qu’ils s’en nourrissent. Il en est ainsi de l’ensemble de l’œuvre de l’artiste, les disciplines se nourrissant les unes des autres. Les films projetés à la Fondation Cartier sont à approcher du travail photographique, œuvres d’impressions, d’instants, dans lesquelles au bout du compte le verbe tient une place première. Car c’est bien là le point primordial de l’œuvre de Patti Smith, le verbe, la poésie, qui demeure le noyau autour duquel tout se construit et par lequel tout se conclu. On pouvait croire Patti Smith femme de musique éprise de photographie et de dessin, elle est avant tout femme de lettres, et nul doute qu’ils seront nombreux après avoir pénétré l’univers de l’artiste à travers l’exposition à se pencher plus avant sur son travail poétique, véritable nerf d’une œuvre passionnante à laquelle il est rendu ici un bien bel hommage.