
Il était un père (1942) de Yasujiro Ozu.
“Mon rapport à Ozu se divise en deux tendances très distinctes. D’une part un rapport très privé et personnel, d’autre part un rapport en tant que collègue dans le monde du cinéma. Nous avons certes trente ans de différence, mais je crois que je me suis intéressé à son oeuvre autant d’une manière intime qu’en tant que cinéaste. C’est cette bipolarité qu’on peut lire dans mon livre sur Ozu. En ce qui concerne mon rapport personnel à Ozu, cela remonte très loin, à l’enfance, pendant la guerre. A neuf ans, mes parents m’ont emmené au cinéma et m’ont fait découvrir Il était un père. Bien sûr, j’étais trop jeune, et incapable de comprendre l’histoire, la structure, la trame de ce film. Mais je me souviens particulièrement d’une scène, de façon très claire, où une lumière très vive éblouit une vallée, et au fond de cette vallée, près d’une rivière, un père et son fils pêchent ensemble. Il y a un procédé de répétition utilisé pour cette scène de pêche, où le père et le fils répètent inlassablement les mêmes gestes. Bien sûr, comme j’étais enfant, je commençais à m’ennuyer de voir ces gestes continuellement répétés, et j’ai fini par me demander à quoi servait ce mouvement de répétition. Ce qui m’avait le plus marqué, c’est que ce père et ce fils répétaient exactement le même geste, ce geste qui consistait à lancer la canne et à la relancer quand le courant emporte le fil d’amont en aval. En comparant ce père et ce fils à mon père et moi-même, je voyais bien la différence, un père fort, grand, qui s’il avait fait la course avec moi aurait nécessairement gagné ; et pourtant dans ce film, ce père et ce fils, malgré leurs différences de taille et de stature, exécutaient le même geste en accord. A la fin de la scène, le père dit simplement ces propos : nous allons maintenant être séparés toi et moi, tu vas aller au collège, et bien que nous soyons père et fils, nous allons devenir comme des étrangers. En écoutant les mots de son père, le fils qui continuait à exécuter le même geste de lancement de sa canne, finit par cesser et laisser le père pêcher seul. Ainsi dans cette scène, un mouvement identique de répétition finit par cesser pour marquer la séparation. J’ai compris bien plus tard que cette scène était une image de la destinée de chacun.
A la fin de la séance, mon père m’a expliqué que ce film avait été tourné par un cinéaste nommé Ozu. C’est la première fois que j’ai entendu son nom, c’est également la première fois que j’ai pris conscience qu’un film était fabriqué par un réalisateur, et que c’était un travail, un emploi comme un autre. C’est bien le fruit du hasard, mais mon parcours personnel m’a amené à entrer dans le studio de cinéma, la Shochiku, où travaillait Ozu. Simplement nous avions trente ans de différence, Ozu avait presque l‘âge de mon père, et c’est pourquoi je n’ai jamais eu l’idée de devenir son assistant et de tourner des films à sa façon. Je suis ainsi devenu réalisateur quelques années plus tard.”
Propos traduits du japonais par Emina Tonnellier et recueillis par Antoine Thirion, le 27 mars 2008 à Paris.