
Requiem pour un massacre (1985) de Elem Klimov.
“Un ami travaillant sur le concept de la guerre m’a fait découvrir ce film dont j’ai tout de suite acheté le DVD. C’est le dernier film d’Elem Klimov. Il l’a éprouvé au point de le rendre malade. Je peux voir sur le visage des acteurs ce qu’ils ont traversé. C’est un film entièrement tourné au steadycam, en 1984, avec une machinerie un peu lourde ; un film où la mort de Dieu est vraiment probante et n’a rien à voir avec une propension de l’Eglise ou du mysticisme orthodoxes qu’on trouve chez d’autres cinéastes russes.
C’est un film absolument effrayant sur le massacre d’un village en Biélorussie. On y assiste à la mort d’une vache à balles réelles. Requiem montre des gens réfugiés qui ont besoin de viande et de lait ; il est évident qu’il fallait tuer cette vache. Klimov filme l’œil de la bête qui meurt, et dans celui-ci j’ai eu un mouvement de vertige. J’ai vu la rotation de la Terre dans son orbite, cela m’a ramené à Un Chien Andalou. C’est un film qui me donne envie d’essayer d’écrire à son propos, tant je n’avais pas ressenti depuis longtemps une telle adhésion. C’est un film sur le chaos, la guerre, la douleur. Ils ont dû le tourner dans la chronologie du récit, c’était impossible autrement. On peut d’ailleurs le voir comme l’épreuve d’un récit. Dans le visage du jeune garçon paysan ayant traversé ce cercle dantesque, on assiste à une véritable transformation. Pas de manipulation ni de maquillage : il a éprouvé authentiquement les éléments tragiques du récit. La bande-son, qui comprend du bruitisme, des fragments de Mozart, est également inouïe.
Il y a longtemps, j’ai pu voir à la Cinémathèque de Chaillot un documentaire que Klimov avait fait sur sa femme. Cela ne m’avait pas enthousiasmé. Avaient également été montrés Les Adieux, le film que sa femme n’avait pas pu terminer en raison de sa mort dans un accident de voiture, et que Klimov avait dû finir à sa place. J’étais également passé à côté, sans doute à tort : il n’est pas possible qu’un cinéaste ayant fait un film aussi extraordinaire que Requiem pour un massacre puisse faire des choses moindres. Sept ou huit ans de préparation, neuf mois de tournage, Requiem l’a rendu malade. Dans l’un des bonus du très beau DVD français, on le voit déjà malade et souffrant de devoir en parler. On sent qu’il ne peut pas aller au-delà de ce film, qu’il ne peut pas continuer. Il a été jusqu’au bout de l’expérience. ”
Propos recueillis le 13 février 2008 à Paris par Antoine Thirion
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