Vainqueur du Grand Prix au Festival de Berlin 2006, Soap de la Danoise Pernille Fischer Christensen aura mis plus de deux ans pour enfin sortir en salles en France.
Il faut dire qu’il n’est jamais très évident de programmer du cinéma scandinave dans l’Hexagone, quelle que soit la qualité du film. Les exemples sont légion : quand bien même sélectionnés, voire récompensés lors de prestigieux festivals, des films tels que Elling de Petter Naess, Les chansons du deuxième étage de Roy Andersson, Insomnia d’Erik Skjoldbjaerg (qui a même fait l’objet d’un remake américain), Lilya 4-Ever de Lukas Moodysson ou plus récemment The Bothersome Man de Jens Lien (rebaptisé Norway Of Life pour sa sortie française) et même Le Direktor du Danois Lars Von Trier ont été largement sous-estimés par le public français. Quelles peuvent en être les raisons ? La langue ? (Peu de films sont doublés en français et l’oreille française semble mal s’accommoder des consonances scandinaves…) Le climat ? (Le public latin n’est peut-être pas habitué à la géographie et à la lumière des contrées du nord…) Le style, la culture scandinave ? (Un humour décapant, un sens de la dérision tragi-comique désarmant, des prises de position formelles aussi radicales qu’ imprévisibles, l’absence de frontière clairement définie entre le bien et le mal -à l’inverse du schéma américain- qui perturbe l’identification du spectateur à un héros précis) Ou tout simplement des a priori ? (cinéma scandinave = Bergman = prise de tête…)
Et pourtant le cinéma scandinave n’a jamais été aussi dynamique et innovant, laissant émerger de jeunes auteurs prometteurs ou confirmés à l’instar de Bent Hamer, Lukas Moodysson, Dagur Kari ou encore Susanne Bier, et non plus les seuls Kaurismaki, Bergman, Von Trier -encore que ce dernier n’a de cesse de se renouveler à chaque nouvel opus et se démarque à cet égard comme un des rares cinéastes établis à remettre en question, voire à jouer avec le cinéma comme le cinéma se joue peut-être de son public ! Dans Le Direktor par exemple, Lars Von Trier pousse ainsi le radicalisme jusqu’à produire des bonus DVD prolongeant la dérision du sujet du film et n’hésite pas à cet effet à désacraliser son statut de réalisateur et à casser l’image des comédiens –réduisant ainsi son équipe à de simples victimes de la machination du cinéma, ici incarnée, entre autres, par l’Automavision, procédé de cadrage aléatoire utilisé dans le film (excluant donc par moments les acteurs du champ et échappant ainsi délibérément au contrôle du metteur en scène !).
Pour revenir à Soap, Pernille Fischer Christensen traite de manière originale et audacieuse le sujet de la transsexualité, à travers l’histoire de Veronica, femme depuis toujours mais en attente de l’ultime opération qui entérinera sa féminité sur le plan anatomique. Veronica, femme introvertie et romantique, suit assidument, jour après jour, sa série préférée, un soap opera. Jusqu’au jour où elle fait la rencontre fortuite de sa nouvelle voisine, Charlotte, qui vient de larguer son petit ami et d’emménager à l’étage du dessus. Charlotte, extravertie et femme de caractère, est quant à elle anatomiquement comblée. Et pourtant, sa vie est loin de la satisfaire… Il lui manque quelque chose qu’elle n’arrive pas à définir : du piquant ? De l’insolite ? De l’amour ? Tout à la fois ? En tout cas, Veronica la fascine…
Plus exigeant que Transamerica, Soap s’aventure dans des sentiers formels à la fois sophistiqués et audacieux -à la manière d’un soap opera- et suit des personnages réalistes, complexes et attachants, le tout avec un ton tour à tour décalé, cru, humoristique, cruel, bref, scandinave à souhait ! Un OVNI bien frappé à découvrir absolument.
Françoise Duru

Cambodge, 18 mars 1970, Lon Nol premier ministre de Sihanouk, prend le pouvoir par un coup d’etat appuyé par les Etats-Unis qui cherchent ainsi à atteindre les troupes nord-vietnamiennes installées au nord du pays. Avec l’appui de la Chine, les Khmers rouges entament une lutte pour renverser le gouvernement. Invités par l’ancien Roi à lutter contre l’impérialisme américain, les paysans joignent massivement les troupes Khmères. Le 17 avril 1975, Phnom Penh tombe aux mains des rebelles communistes. Dans la nuit qui suit, les villes sont vidées de leurs habitants qui sont conduits dans les campagnes afin de subir une rééducation politique. Commence alors l’une des plus grandes tragédies du vingtième siècle, un génocide qui fera près de deux millions de morts sur une population totale de sept millions d’individus.
Joseph Morder tient un journal autobiographique filmé depuis une quarantaine d’années, tirant partie de formats vidéo variés. Contacté par Benoît Labourdette, responsable du festival Pocket Films, afin de réaliser un long métrage en utilisant pour tout œil sur le monde la caméra d’un téléphone portable, Morder entre dans l’histoire du cinéma avec J’Aimerais partager le Printemps avec quelqu’un, tout premier long métrage sorti en salle entièrement tourné dans ce format d’image. L’événement pourrait sembler anecdotique si ce n’était le talent de Morder pour capturer, grâce à ce petit écran, des moments d’une poésie inhabituelle et juste : un chat qui s’amuse, une rencontre amoureuse, un séjour à la campagne… Le réalisateur joue également (et malgré lui, si on l’en croit) de l’élection du président Nicolas Sarkozy pour mettre en scène un personnage plus fantasmé que réel, sorte de monstre médiatique et visuel. Morder tire partie de la caméra « pocket » pour rajouter un chapitre à ce long journal qui puise dans les divers formats offerts par le cinéma, du super-huit au numérique. Admiré par Alain Cavalier, ce « filmeur » nous offre une œuvre qui n’est pas seulement une réussite technique mais aussi, et surtout, une réussite filmique. 

C’est en réalisant, en 1975, un premier film en Super 8, La croisée des chemins, que Jean-Claude Brisseau, alors professeur de français dans un collège de la banlieue parisienne -métier qu’il exercera pendant plus de vingt ans-, est remarqué par Eric Rohmer au cours d’un festival de films amateurs. Il travaille peu de temps après à l’INA qui produit en 1978 son premier long métrage : La Vie comme ca, tout d’abord destiné à la télévision. Ses premiers films pour le cinéma mettent en scène la cruauté et la violence -physique et morale- de la ville, dans une réalité intégrant des préoccupations spirituelles et métaphysiques qui sont le secret d’un cinéma hors normes, à la fois fantastique, social et romantique. Le mystique et l’irrationnel sourdent ainsi des murs des cités dans De bruit et de fureur, qui le révèle au Festival de Cannes en 1988, avant d’investir la demeure provinciale de Céline (1992), avec Lisa Hérédia et Isabelle Pasco. Il offre aussi à des actrices à l’image publique très forte des rôles inédits, à contre-courant, qu’il s’agisse de Vanessa Paradis dans Noce Blanche (1989) -son premier rôle au cinéma- ou de Sylvie Vartan dans L’ange noir (1994), donnant la réplique à Michel Piccoli et Tchéky Karyo, sur la musique envoûtante de Jean Musy. Six ans plus tard, Jean-Claude Brisseau signe Les savates du bon dieu, avec Stanislas Merhar et Raphaële Godin, que Louis Skorecki qualifiera de « sublime mélo hollywoodien, à mi-chemin des Amants du Capricorne et de la Comtesse aux pieds nus ». Puis avec Choses secrètes (2002) et Les anges exterminateurs (2006), présenté à Cannes à la Quinzaine des Réalisateurs, il s’intéresse, comme nul ne l’a jamais fait auparavant, au désir féminin et à la transgression.