Publié par Dissidenz le 14/05/2008 à 10:10

Joseph Morder cinéaste de l’instant, entretien

J’aimerais partager le printemps avec quelqu’un.Joseph Morder tient un journal autobiographique filmé depuis une quarantaine d’années, tirant partie de formats vidéo variés. Contacté par Benoît Labourdette, responsable du festival Pocket Films, afin de réaliser un long métrage en utilisant pour tout œil sur le monde la caméra d’un téléphone portable, Morder entre dans l’histoire du cinéma avec J’Aimerais partager le Printemps avec quelqu’un, tout premier long métrage sorti en salle entièrement tourné dans ce format d’image. L’événement pourrait sembler anecdotique si ce n’était le talent de Morder pour capturer, grâce à ce petit écran, des moments d’une poésie inhabituelle et juste : un chat qui s’amuse, une rencontre amoureuse, un séjour à la campagne… Le réalisateur joue également (et malgré lui, si on l’en croit) de l’élection du président Nicolas Sarkozy pour mettre en scène un personnage plus fantasmé que réel, sorte de monstre médiatique et visuel. Morder tire partie de la caméra « pocket » pour rajouter un chapitre à ce long journal qui puise dans les divers formats offerts par le cinéma, du super-huit au numérique. Admiré par Alain Cavalier, ce « filmeur » nous offre une œuvre qui n’est pas seulement une réussite technique mais aussi, et surtout, une réussite filmique.

Outre son journal filmé, constitué de divers films dont Les Nuages américains (1982), Joseph Morder a réalisé El Cantor (2005), Carlota (1992) et Mémoires d’un Juif tropical (1988). Ses films traitent, entre autres, du déracinement propre à la condition juive.

Lire la chronique de J’aimerais partager le Printemps avec quelqu’un.

Entretien avec Joseph Morder :

Avant de vous lancer dans un long métrage tourné en caméra de téléphone portable, aviez-vous vu des films réalisés dans ce format ? L’un d’eux vous a-t-il inspiré ?
Je savais qu’un certain nombre de films avaient déjà été réalisés au téléphone portable, et j’avais demandé à voir le premier, de Jean-Charles Fitoussi : Nocturnes pour le roi de Rome.


Aviez-vous déjà envisagé de réaliser un film dans ce format ?

Benoît Labourdette, responsable du festival, m’a proposé de faire un film pour le festival Pocket Films [festival de court-métrages réalisés avec un téléphone portable]. Il a d’ailleurs fait la même proposition à d’autres professionnels. J’avais déjà réalisé un court-métrage qui s’appelait L’Insupportable (car je n’avais pas de portable) pour le festival. J’ai voulu tenter l’aventure du long avec le journal filmé, un genre que je pratique depuis 40 ans. Le film est né comme ça.

Pensez-vous que le téléphone portable a été un outil décisif dans la réalisation du film ?

Oui. Une caméra standard n’aurait pas du tout donné le même résultat. Quand je tourne dans un format précis, j’essaye de réfléchir sur ses spécificités, que ce soit en super-huit ou en numérique. Ce que permettait le téléphone portable au niveau de l’image et du son n’est pas du tout la même chose qu’avec un autre format. C’est cette aventure qui m’intéressait, comme si je plongeais dans un territoire totalement vierge. J’apprends peu à peu à le maîtriser, et en même temps cela m’embête et j’essaye de ne pas trop le connaître pour conserver un état de surprise.

Au cours de cette découverte du portable, avez-vous fait beaucoup de rushs ?
Il y a des rushs. Environ une dizaine d’heures, ce qui n’est pas énorme pour un film qui a les aspects d’un documentaire. Mais le film a été monté comme une production normale, avec une monteuse professionnelle : Isabelle Rathery.

Les évènements relatés sont-ils réels ou fictionnels ?
C’est un mélange. La fiction s’inscrit dans le film. Par exemple, la scène où je perds mon agenda est inspirée d’un incident réel qui a été différé.

On sent que vous aimez taquiner le réel. Chez Alain Cavalier, c’est le choix qui est l’élément extraordinaire dans l’ordinaire. Votre démarche est plus spontanée, presque comme de l’improvisation dans la mesure où vous diluez du fictionnel et de l’extraordinaire dans l’ordinaire.
S’il y a bien de l’improvisation, il y a aussi une part travaillée - celle avec les comédiens - et certaines situations sont préconçues. A l’intérieur de cette trame, je me laisse porter par les évènements. C’est cela qui m’intéresse. Dans la scène du café avec Sasha, je ne sais pas ce que je filme, jusqu’au plan où il fume sa cigarette. C’est comme ça que je procède avec un scénario de fiction pure, je cherche à extraire ce qui me semble essentiel d’une telle scène. Au début, je ne sais pas à quoi je vais arriver. J’improvise sur un territoire défini. C’est de la mise en scène.

Une mise en scène sans plateau.

Oui, et ouverte à l’imprévu. Sur mon précédent film, El Cantor, qui a été écrit, story-boardé, où tout était préparé et répété, j’étais tout de même ouvert aux surprises sur le tournage. Quand je voyais un oiseau sur un lampadaire, je demandais au chef-opérateur d’ajuster la caméra sur lui. Tout était tellement préparé que l’on était ouverts aux surprises. Même en 35 mm on peut avoir la même légèreté qu’avec un téléphone portable. L’improvisation, c’est véritablement quelque-chose qui se prépare, il faut préparer énormément pour être disponible et prêt à recevoir.

Vous cherchez à ne pas maîtriser le format que vous utilisez. L’originalité est-elle pour vous une donnée cruciale ?
Pour moi, être original c’est avant tout être soi-même. Si ce n’est pas cela alors je ne sais pas de quoi il s’agit. Mais j’aspire aussi à un certain classicisme, en intégrant l’avant-garde dans cette définition. J’aspire à quelque-chose qui peut devenir classique.

Deux fois au début du film, vous montrez une rue et dites « Paris » ; à la fin du film, vous montrez la même rue et dites « Sacha ». Est-ce spontané ou bien est-ce que cela fait partie de la trame fictionnelle du film ? Ce passage m’a fait pensé à Nadja d’André Breton qui montre Paris en présentant ses rues, puis finit par montrer Paris en nous présentant Nadja.
Ce changement accompagne la durée du tournage. Trois mois se sont écoulés et je ne songe plus dès lors à Paris, mais à Sasha. A ce moment là, je ne pense plus à dire « Paris ». C’est Sasha qui est au centre de mes pensées. C’est ma propre évolution et celle de mon personnage.

Le téléphone portable, par sa gestion surprenante du contraste, « enchante » véritablement le monde. Lorsque-vous filmez une caméra, vous dites « voilà ta grande sœur ». Vous faites des objets et animaux…
… des personnages. J’ai vingt-cinq plantes chez moi et je leur dis bonjour chaque matin. Je pense avoir un sens profond des réalités mais j’aime introduire de l’imaginaire ou des petites choses amusantes dans la vie.

L’image particulière et « aquatique » du portable dresse une sorte de barrière entre vous et le monde. Quand vous filmez les élections, vous possédez une relation particulière avec votre caméra, mais pas les hommes politiques, filmés par une centaine de caméras anonymes. Vous filmez le peuple qui a élu Sarkozy et dites « folie » en yiddish. Avez-vous une vision pessimiste du monde ?
Non, je ne pense pas. Je crois à la victoire de la Gauche jusqu’au bout. Je pense être une nature optimiste. J’étais d’ailleurs content de voir les gens rire au début du film.

En vous attaquant à différents types de formats et d’images, vous cherchez un regard neuf sur le monde ?
Je le fais parce-que j’aime ça. Et je cherche avant tout à ne pas maîtriser le format que j’utilise. Dés que je commence à me familiariser avec un format, j’aime le remettre en question en passant à autre chose pour ne pas rester dans le même comportement vis-à-vis de l’image. Je cherche à éviter toute complaisance. Je ne cherche pas à expliquer le monde. Le cinéma n’est qu’un spectacle. Je n’ai pour prétention que de faire plaisir aux spectateurs pendant 1 h 30 mais aussi qu’il y ait un « après coup », qu’il reste quelque-chose. Si je souhaitais refaire le monde, je me lancerais dans la politique, et encore…

Etes-vous un cinéaste pulsionnel ?
En partie, mais je viens de la narration. J’introduis dans la trame des passages que j’ai eu envie de filmer sur l’instant.

Propos recueillis par Alexandre Péron.

1 Commentaire »

  1. Joseph,
    Comme par hasard mais est ce totalement le hasard.. je ne lis Libé que très rarement juste le jour où je l’avais acheté il y avait une pleine page sur ton film j’ai tout de suite appelé Valerio et Martine . Quant à moi j’habite maintenant à La Rochelle et n’ai pu le voir . Je suis toujours très intéressée et j’aime beaucoup ce que tu fais. David était en Chine et à Tokyo et travaille avec Arte culture . Il va normalement s’installer pour une année au Mexique… J’espère te voir un jour .. j’étais triste quand j’ai découvert que le dernier café vrai de la rue des rosiers avait disparu c’était toi qui me l’avais fait découvrir.
    Je t’embrasse.
    Martine Chical

    Commenté par martine chical — 20/06/2008 à 9:54

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