Cambodge, 18 mars 1970, Lon Nol premier ministre de Sihanouk, prend le pouvoir par un coup d’etat appuyé par les Etats-Unis qui cherchent ainsi à atteindre les troupes nord-vietnamiennes installées au nord du pays. Avec l’appui de la Chine, les Khmers rouges entament une lutte pour renverser le gouvernement. Invités par l’ancien Roi à lutter contre l’impérialisme américain, les paysans joignent massivement les troupes Khmères. Le 17 avril 1975, Phnom Penh tombe aux mains des rebelles communistes. Dans la nuit qui suit, les villes sont vidées de leurs habitants qui sont conduits dans les campagnes afin de subir une rééducation politique. Commence alors l’une des plus grandes tragédies du vingtième siècle, un génocide qui fera près de deux millions de morts sur une population totale de sept millions d’individus.
Le jeune Rithy Panh, onze ans, fait partie de ces cortèges de déportés contraint de quitter les villes pour subir l’endoctrinement de l’Angkar (l’organisation des Khmers rouges). Quand, le 2 janvier 1979, les vietnamiens, alliés d’hier dans la lutte contre les Etats-Unis, renversent le régime de Pol Pot, la peur, la faim, le travail forcé et la propagande ont détruit la mémoire et l’identité du peuple cambodgien. Comme nombre de ses compatriotes, Rithy Panh passe en Thaïlande où il retrouve miraculeusement sa sœur. Après être passé de camp en camp, il finit avec l’aide de la Croix Rouge par partir pour la France pour y rejoindre des frères qui avaient quitté le pays avant la tragédie.
Dix ans plus tard, en 1989, désormais diplomé de l’IDHEC en France, Rithy Panh retourne à la frontière du Cambodge et de la Thaïlande réaliser un premier film documentaire, Site 2. Ici, 180.000 cambodgiens vivent sur 4,5km², entièrement dépendants des aides distribuées au compte goutte. Muni d’une autorisation de filmer dans le camp, Rihty Panh y fait la rencontre de Yim Om, femme dont le témoignage servira de trame à son film. Le réalisateur y montre le quotidien des déplacés, leur lutte pour la survie et la dignité dans un environnement terriblement difficile. Lutte également pour conserver la mémoire de ce qui passé pendant mais aussi avant la folie des années Khmers rouges, pour tenter de reconstruire l’identité d’un peuple effacée, anéantie. Pas de voix-off, pas de commentaire, la parole de Yim Om emplit l’espace et c’est à travers elle une mémoire niée par des années de répression qui peut enfin s’exprimer à nouveau. Rithy Panh se souviendra des récits de Yim Om pour la ficion qu’il réalisera quatre ans plus tard, Les gens de la rizière, récit autour de la culture du riz, activité ancestrale et fondatrice de la culture cambodgienne, elle aussi bouleversée par le passage des Khmers rouges, oubliée des enfants des camps pour qui le riz « vient de l’ONU ». Le réalisateur s’attaque de manière plus frontale à l’histoire récente de son pays deux ans plus tard, en 1996, dans Bophana, une tragédie cambodgienne. Les Khmers rouges travaillaient à la destruction des individus, Rithy Panh lutte contre l’anonymat des victimes. A travers le destin d’un couple « d’intellectuels » emprisonnés et opprimés par l’Angkar, Rithy Panh brosse l’histoire de son pays durant cette période sombre et tente de redonner un visage et un nom à ceux qui n’étaient désignés que comme des « ennemis » à « détruire ». Par un hasard que le réalisateur se refusait à provoquer, le film voit aussi la rencontre au S21, principal camp d’emprisonnement et de torture de l’Angkar devenu un musée, de Vann Nath l’un des sept survivants du camp et de Houy, chef adjoint du centre, qu’il confronte à ses tableaux représentants les exactions dont furent victimes les prisonniers. Lui faisant regarder une à une ses peintures, Nath demande la confirmation à l’ancien tortionnaire que les sévices représentés y ont bien été perpétrés. La parole pour valider la mémoire, pour confirmer que tout ceci à bel et bien eu lieu.
En 1999, le réalisateur décide de suivre l’installation par Alcatel d’une fibre optique qui colle à l’ancienne route de la soie dans La terre des âmes errantes. Il retrouve parmi ceux qui creusent la tranchée destinée à recevoir « les yeux et les oreilles magiques » d’anciens réfugiés du site 2, aujourd’hui paysans sans terre qui louent leur force de travail pour une bouchée de pain. Accompagné pour la première fois par une équipe entièrement cambodgienne, Rithy Panh donne une fois de plus la parole à ceux qui n’ont plus ni passés ni avenir, coupés de leurs racines. En s’attachant une nouvelle fois aux destins individuels d’un homme et d’une femme, le réalisateur libère l’expression de l’indicible souffrance d’un peuple dont l’univers à été détruit et qui doit aujourd’hui se regarder en face pour pouvoir se reconstruire. Cette démarche rejoint celle entamée dans Bophana et donne naissance en 2003 à S21, la machine de mort Khmer rouge. Prolongement du travail entamé dans ces deux précédent films, S21 s’attache à la description du fonctionnement du centre névralgique de la politique de l’Angkar. Avec l’aide de Nath, recontré lors du tournage de Bophana, il part à la recherche de la mémoire du lieu. Ayant retrouvé d’anciens tortionnaires ayant œuvré sur le camp, il leur donne la parole et leur permet ainsi, à eux aussi, de faire face à cette partie de l’histoire collective du pays. Une séquence particulièrement forte voit un des anciens gardiens, de retour sur les lieux, revivre littéralement son quotidien, refaire les gestes, redire les mots dans un incroyable exercice qu’on dirait proche de la transe.
« L’enjeu est surtout de préserver les générations qui viennent. Pour avancer, il faut des réponses aux questions. Nous ne pouvons pas laisser à nos enfants un trou béant dans notre mémoire collective » écrit Rithy Panh. Tels sont les enjeux de son cinéma : rendre la mémoire à un pays dont on a voulu la priver, rendre la parole à ceux que l’on entend pas, rendre leur nom aux victimes anonymes, regarder en face l’histoire pour préparer l’avenir.
Le coffret DVD qui vient de sortir aux Editions Montparnasse regroupe les documentaires de Rithy Panh, Site 2, Bophana, La terre des âmes errantes et S21. Accompagné d’un livret contenant des textes de Rithy Panh et de James Burnet sur le travail du cinéaste, il est un témoignage puissant sur une des pages les plus sombres de l’histoire contemporaine et l’occasion d’apprécier dans son ensemble la passionnante approche du documentaire par un cinéaste définitivement indispensable.
Olivier Gonord
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