
Dans la très longue filmographie de Johnnie To, on trouve bien sûr des films de gangsters en majorité ; il tournera d’ailleurs bientôt un remake du Cercle Rouge avec Orlando Bloom et Alain Delon. Mais le cinéaste hong-kongais a prouvé à de nombreuses reprises son aise au jeu du romantisme, de la science-fiction, des arts martiaux, voire du cartoon : Sparrow est de cette seconde tendance, celle du charmant Yesterday Once More et du fantasque Running on Karma.
L’histoire est simple, c’est celle d’une jeune femme taïwanaise mariée à un homme puissant qui la retient en lui dérobant son passeport. Elle séduit quatre pickpockets qui le récupèreront pour elle, dans une séquence finale d’une très grande beauté, inspirée des Parapluies de Cherbourg. Cette référence ne s’arrête pas là. La passion de plus en plus déclarée de Johnnie To pour le cinéma français rayonne dans tout le film et lui confère un caractère nostalgique : Kei, le personnage principal incarné par le Clooneyesque Simon Yam, déambule dans les rues de la vieille ville sur un vieux vélo et armé d’un antique appareil photo. Par là, Sparrow nous offre de purs documents sur la ville, d’autant plus tranchants que To n’est pas réputé pour cela mais pour une mise en scène aérienne qui remet toute chose, même fixe, dans de majestueux mouvements. Cette pente documentaire est nouvelle pour Johnnie To, qui a d’ailleurs en ce moment un projet de film historique avec un cinéaste auquel on ne l’aurait pas associé spontanément, Jia Zhang-ke.
C’est par là qu’il faut remettre en cause la légèreté du film. Cette légèreté, on n’en parle pas précisément parce que le film lui-même s’en moque : si « sparrow » (moineau) désigne dans l’argot local un pickpocket, on peut s’amuser à voir des métaphores partout : images prises à la volée sur un vélo, une belle femme gardée en cage et un passeport symbolisé par une clé, etc. Une seule importe : Johnnie To pose sur la ville un œil d’oiseau. Là où l’action appelle depuis une décennie un traitement horizontal (bullet-proof de Matrix ou travelling latéral d’Old Boy), To revient à la verticalité, filme la rue depuis les toits et vice-versa, tandis que ses personnages dévalent des escaliers à toute vitesse, que des talons se cassent et que les vélos prennent les pentes les plus raides.
Sparrow affirme en réalité, plus nettement que les films précédents et sans doute moins que les films à venir, l’attachement du cinéaste à sa ville, et sa volonté d’inventer sa dernière image. Ville en transition puisqu’en 1997 on lui accordait cinquante ans de répit avant la totale rétrocession à la Chine : d’ici à 2046, Hong-Kong est encore libre de vivre comme elle le veut. Les scénarios peuvent bien rétrécir, l’important est d’habiter une ville, de filmer avant qu’elle disparaisse. D’ici à 2046, c’est un long sursis, et l’apesanteur de la mise en scène de To est peut-être la meilleure image de ce temps suspendu.
Bastien Hader
La réalisation impressionne vraiment, j’aime bien ces cinéastes qui savent filmer leur ville.
Benjamin
http://www.playlistsociety.fr/2008/06/sparrow-de-johnnie-to.html
Commenté par Benjamin F — 11/06/2008 à 10:46