
L’armée des ombres (1969) de Jean Pierre Melville
« J’ai revu récemment le film et il m’a beaucoup surpris par rapport au souvenir que j’en avais. J’avais le souvenir d’un film beaucoup plus officiel sur la résistance, sorti en 69, marqué par la vision gaulliste de l’histoire, dans le culte du héros résistant, mais c’était un faux souvenir. La réalité du film, qui joue d’ailleurs beaucoup sur les fausses impressions, sur les faux souvenirs, comme chez Hitchcock d’ailleurs, c’est une vision très noire de la résistance, pas du tout lénifiante comme on a pu malheureusement en avoir des exemples récents qui voudraient que tous les français aient été résistants. Le film de Melville montre très bien que les types qui se sont engagés à cette époque là étaient vraiment une poignée, menacés, hors la loi, et être hors la loi c’est être prêt à tout, au pire, de ce coté le film n’est pas très tendre. Il y a cette scène dont on se souvient quand on a vu le film, la mise à mort d’un ” traître “, le mot paraît presque disproportionné par rapport à ce qu’il a fait, qu’il faut tuer alors qu’ils sont installés dans une maison mitoyenne d’un appartement dans lequel on pourra entendre tous les bruits, et tout le jeu, entre guillemets, autour de la mise à mort est qu’elle doit se faire sans bruit, sans cri, sans drame alors que la situation est absolument terrible. Il y a cette scène dont on se souvient mais il y a surtout cette autre scène ; alors que Lino Ventura s’échappe du camp d’internement dans lequel il est prisonnier au début du film et se retrouve finalement arrêté par les français puis les allemands et qu’il attend dans une kommandantur qu’on l’interroge. Les heures passent, il est avec quelqu’un qui a été lui aussi arrêté, et à un moment donné Ventura fait signe à son camarade d’infortune avec qui il ne communique pas du tout, c’est aussi toute force du film de Melville de ne pas dire les choses, de ne pas les montrer, il lui fait signe que c’est le moment ou jamais de passer à l’action s’ils veulent tous les deux s’en sortir, ce qu’au bout d’un certain temps le jeune homme fait, il se précipite sur qu’il croit être une ouverture et se fait évidemment immédiatement tuer par la sentinelle. Mais, et c’est là que c’est très retors, c’était tout le stratagème imaginé par le héros positif qu’est Lino Ventura dans tout ce film, pour lui même pouvoir s’en aller. Cette scène je la trouve d’une violence et d’un réalisme, d’une vérité, absolument stupéfiante. »
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Après des études supérieures de lettres et de droit, Jerôme Prieur collabore à diverses revues littéraires, dont Les Cahiers du Chemin et Obliques, puis tient la chronique cinéma de La Nouvelle Revue Française (1976-1983). Il devient producteur pour l’INA (1980 à 1989) et dirige la collection de portraits d’écrivains contemporains Les Hommes-Livres. Il a également travaillé au scénario et aux dialogues de plusieurs longs métrages dont Le Pont du Nord de Jacques Rivette, Hôtel du Parc de Pierre Beuchot, En compagnie d’Antonin Artaud de Gérard Mordillat d’après Jacques Prevel et Paddy d’après Henri Thomas. Parallèlement, Jérôme Prieur a entrepris avec Gérard Mordillat un vaste travail qui a donné lieu aux films somme que sont L’origine du Christianisme et Corpus Christi et à plusieurs livres. Le tandem termine actuellement le nouveau volet de ces études, L’Apocalypse, dont la première diffusion est prévue pour la fin de l’année.