
Vous avez débuté votre carrière en tant qu’acteur, vous avez mis en scène des pièces de théâtre, comment avez vous commencé à réaliser des films et en quoi vos expériences précédentes ont elles nourri votre travail de metteur en scène ?
J’ai toujours su que je ferai un film, j’ai tenu de nombreux rôles au cinéma et j’ai ressenti de plus en plus le besoin de réaliser moi même un film. Quand j’ai fait mon premier film je me suis dit : “c’est ce que je veux faire”. On vous pose cette question toute votre vie “qu’est ce que tu veux faire plus tard ?”, je n’ai jamais vraiment su quoi répondre mais là j’avais trouvé, et c’est pourquoi je m’en suis tenu à ça. Il m’arrive toujours de jouer de temps en temps la comédie et de travailler pour le théâtre, ce parcours m’a apporté une vision différente sur la façon de raconter une histoire. Je suis davantage intéressé par les personnages et la façon de raconter une histoire à travers eux. Ca ne me dérange pas d’avoir recours à des effets spéciaux ou des scènes d’action si c’est nécessaire, j’ai fait des cascades et des choses comme ça, mais ce n’est pas ce qui va me permettre de développer mes personnages ou de mettre le doigt sur des comportements humains, et c’est vraiment ça qui m’intéresse. On m’a proposé de faire de grands films pour Hollywood, je n’ai rien contre ce cinéma mais ce n’est pas ce qui me fait avancer, je ne saurais pas faire ça bien, j’aurais besoin de viagra pour réaliser un film comme ça !
Qu’est ce qui vous a donné envie de tourner une adaptation de ce best-seller, La cité des jarres ?
Avant toute chose, quand j’en ai acheté les droits ce n’était pas un best-seller, l’auteur avait déjà publié quelques livres qui n’avaient pas connu le succès, c’est le premier de ses livres qui a réellement marché. Mais je l’avais acheté avant cela. Je l’ai lu et j’y ai trouvé un très fort potentiel, ça se passe en Islande, c’est centré sur les personnages, ça parle d’une ancienne Islande d’une certaine façon, et de la façon dont notre société moderne va peut être trop vite, dans une autre direction, et de cette science qui nous permet de découvrir les secrets de notre grand mère quand elle était jeune fille et qu’elle était probablement comme toutes les autres jeunes filles, sauf qu’on n’a pas forcément envie de tout savoir quand il s’agit de sa grand mère ! C’était une histoire formidable sur laquelle travailler, mais cela m’a pris du temps et c’est seulement quand j’ai trouvé comment restructurer le récit par rapport au livre que cela pouvait fonctionner en tant que film. Il m’a fallu six ans pour ça, depuis le moment où j’ai acquis les droits du livre, entre temps il avait fait son chemin et était devenu un best-seller. Mais ça n’a aucune importance, le film doit avoir sa vie propre.
Comment avez vous traité le scénario ? Quel a été le travail d’adaptation ?
Je ne pouvais pas suivre le roman de façon linéaire. L’histoire est racontée du point de vue de l’enquêteur depuis sa découverte d’un cadavre jusqu’à ce qu’il trouve l’homme qu’il recherche, puis on suit en flashback l’histoire de l’homme en question, puis le récit reprend, cela ne fonctionnait pas, ce n’était pas intéressant. Jusqu’à ce que je me rende compte que c’est l’histoire de deux pères qui perdent leurs enfants, j’ai alors décidé de raconter leurs deux histoires en parallèle. J’ai cherché d’autres films qui avait été fait selon le même procédé, je n’en ai pas trouvé. Mes co-producteurs – je suis producteur du film – pensait que ce serait trop difficile, que les gens qui avaient lu le livre n’aimeraient pas ça, que cela tuerait le film, je leur ai donc dit que sans cela je ne ferai pas le film. J’ai finalement eu gain de cause et je pense que c’était la meilleure façon de procéder. Pour certaines personnes c’est trop compliqué mais on ne peut satisfaire tout le monde. Je préfère que le public soit légèrement en retard sur le film plus tôt qu’en avance, comme ça ils doivent y retourner pour tout comprendre ! (rires)
Est ce pour rendre les choses plus faciles pour le public que vous avez décidé avec votre chef opérateur de marquer les différentes temporalités par des forte dominantes de couleur ?
Nous avons toujours eu cette idée à l’esprit mais j’ai probablement accentué ça en post-production. C’est venu naturellement mais je voulais aussi que les spectateurs soient légèrement en retard sur l’histoire, c’est légèrement différent à l’image mais les gens ne s’en rendent pas compte tout de suite, cela fait partie de la façon dont les choses se mettent progressivement en place et vous permettent de comprendre. J’ai fait des films en studio, avec de plus gros budgets, mais pour celui ci je voulais tout faire sur les lieux même, pas de studio, pas de tricherie, le faire aussi avec le moins d’argent possible, plus un film coute cher plus il doit être conventionnel. Je voulais aussi me mettre à l’épreuve. J’ai donc choisi d’utiliser de vieilles lentilles et de la pellicule Fuji, parce qu’elle est moins chère mais aussi pour ses couleurs, j’en adore les tons verts et c’est plus fidèle à ce qu’est l’Islande que la pellicule Kodak. La Kodak est plus « Hollywood », plus jaune, la Fuji est plus verte, c’est pour ça que j’ai voulu l’utiliser. On a filmé en 16mm et en 35 pour les plans plus larges, on a utilisé de vieilles caméras, c’était passionnant, cela aura été ma meilleure école en tant que metteur en scène.
Quelles étaient vos influences au moment de préparer ce film de genre ? Quelles sont les choses que vouliez éviter ?
Je voulais avant tout éviter autant que possible les clichés du thriller, toutes les fausses surprises. Ce que je voulais c’est construire la tension de l’intérieur, de l’intérieur du cerveau, pas avec des effets sonores. Je veux qu’on puisse revoir mes films, et j’y ai fait particulièrement attention en tournant celui là, et que tout ait toujours du sens. C’est très facile d’utiliser des trucs, il y a des films qui vous piègent et quand vous les revoyez vous voyez que cela n’est pas crédible parce que le personnage ne ferait pas ça à ce moment là. Je voulais que l’histoire se construise lentement pour faire monter la tension. Je ne suis pas tendu au cinéma par des gens qui courent et tirent avec des armes à feu, il doit y avoir quelque chose d’autre, quelque chose dans les relations, je suis plus intéressé par ce qui pourrait arriver que par ce qui arrive. C’est à ce genre d’énergie que je pensais. Il y a deux façons de faire qui ont été surexploitées au cinéma, il y a ces vieux films d’horreur où l’on cherche juste à choquer le spectateur, juste à l’écoeurer, et cette autre façon de faire qui consiste à ne montrer que la réaction et pas l’action, ça a été fait encore et encore, c’était original au début mais aujourd’hui on ne voit que l’effet. Je voulais montrer les choses quand il fallait les montrer, et là, tout montrer et ne pas cacher les choses pour les vieilles dames qui ne supportent pas la vue d’un cadavre. Je voulais vraiment que le public sente et ressente le film, qu’il en perçoive presque le gout, c’est pourquoi je ne cache rien.
La scène la plus dérangeante de votre film est finalement celle dans laquelle Erlendur mange la tête de mouton…
C’est existentialiste, la mort, la viande, le pourrissement, c’est la vie. Quand vous allez dans un hôtel, comme celui là, on essaie de vous en cacher la vie, vous dormez dans un lit en ayant l’impression d’être le premier. Des gens y ont évidemment dormi et fait l’amour mais on le cache, c’est culturel, c’est intéressant dans un film d’embrasser cette réalité. C’est la nourriture que ces gens mangent et le comédien adore ça, il n’y a pas de tricherie, c’est son plat favori. C’est un peu un plat d’un autre age et quand le film est sorti, c’était en première page du plus grand journal d’Islande, la vente de têtes de mouton avait augmenté de trois cent pour cent !
Vous avez déclaré dans une interview que vous en aviez “assez de ces films islandais avec de beaux paysages sans fin”. Dans votre film le paysage a une fonction bien particulière.
Les paysages sont un peu comme le sexe pour moi au cinéma, si ça ne sert pas à vous dire quelque chose ça ne sert à rien. Dans Jar City, c’est le souvenir des terres froides à perte de vue, les distances entre les gens et les petits villages, s’asseoir en voiture pour aller voir sa grand mère, s’asseoir en voiture pour une éternité sans rien à regarder, c’est une autre beauté. C’était aussi une façon pour moi de montrer les émotions d’Erlendur sans les exprimer verbalement, ont ressent ses émotions à travers les paysages, c’est une solitude, avec une dimension presque biblique, il est comme un missionnaire qui tente de corriger les choses.
Les relations familiales sont au coeur du film, comme dans 101 Reykjavik ou The Sea, c’est quelque chose qui vous tient particulièrement à coeur ?
La relation entre parents et enfants est quelque chose qu’on expérimente des deux points de vue au cour de sa vie, avec cet entre deux quand vous êtes parent et que vos parents à vous sont toujours là, et ce moment où votre enfant cesse d’être votre enfant tout en l’étant toujours, qu’il fait sa vie et que vous devez apprendre à ne pas intervenir. C’est une des choses les plus importantes de la vie, personne ne vous apprend à être parent. C’est un parcours et, dans mon cas, une partie de ce parcours consiste à raconter des histoires à ce propos. Je pense que Jar City contient le plus bel Happy-end de tous mes films, quand Erlendur ouvre son cœur à sa fille et partage ses pensés avec elle, et qu’elle le rassure par ses caresses. Elle sent vraiment qu’elle a besoin de l’aider, c’est un tournant dans leurs relations et une chance d’en sortir grandi. Ce n’est pas la fin du livre, nous avions tourné d’autres scènes mais nous avons décidé en salle de montage que ce devait être la fin du film.
Pourquoi avoir choisi de rythmer le film par les chants du chœur de la police ?
Cela vient du fait que les policiers sont souvent représentés de manière négative dans les films. Mais quand on regarde les bases de ce métier, c’est en fait très beau, aider les hommes à traverser la vie sans se cogner trop durement les uns dans les autres et quand cela arrive les aider à trouver une solution. Quand j’ai enquêté pour préparer le film et que j’ai rencontré des policiers ils étaient très fermés “comment cela vous affecte-t-il ?”, “oh, on n’a aucun problème à faire avec”, mais quand ils ont commencé à s’ouvrir un peu j’ai vu qu’ils portaient tout cela avec eux, tous ces drames de famille auxquels ils sont confrontés. Et, c’est quelque chose d’unique, en Islande la police chante. C’est un grand chœur, qui voyage à travers le monde pour chanter et ma façon de le percevoir c’est que c’est l’occasion pour eux d’accomplir quelque chose de beau ensemble. Ils passent leur temps à arrêter des gens, à être confronté à la violence, et deux fois par semaine ils chantent ensemble, en harmonie. Cela n’est pas dans le livre mais c’est quelque chose que je voulais vraiment intégrer, ils chantent pour nous tous, ils tentent de nous aider. Cela montre la police sous un angle différent.
Propos recueillis à Paris le 5 septembre 2008 par Olivier Gonord.
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