Playtime (1967) de Jacques Tati.
“C’est un film très complexe. Il y a beaucoup de motifs différents dans ce film, et un système narratif complètement nouveau, très radical, via la dissolution du personnage de Monsieur Hulot. Ce personnage, que l’on connaît depuis Les vacances de Monsieur Hulot, perd de son rôle de protagoniste film après film. Dans les derniers films de Jacques Tati, les structures chorales viennent remplacer Monsieur Hulot. Le cinéma de Tati devient de plus en plus démocratique et le personnage de Monsieur Hulot en disparaît pratiquement. Le travail sur le son est inédit, mais aussi le travail sur l’image. Je pense que Playtime est le seul vrai film qui travaille le format 70mm. En principe, le 70mm est utilisé comme un “truc” spectaculaire, parce que dans l’image 70mm il y a de l’espace pour mettre beaucoup plus d’éléments que dans un film 35. Le travail sur l’espace que l’on peut voir dans Playtime, propose une syntaxe sur l’écran complètement différente. Le problème, c’est que Playtime est un film difficile à comprendre sur le petit écran. Il n’y a pas de place aujourd’hui pour le 70mm. Si l’on a l’occasion de voir Playtime dans son format d’origine, on trouve plein de révélations pour le regard : dans un seul cadre, on peut choisir 4 ou 5 motifs visuels qui sont dispersés dans la grande surface de l’écran. Tu peux trouver une séquence avec plein de gags visuels, de motifs, de métaphores dans le coin gauche de l’écran, et puis une autre en bas à droite de l’écran… Bref plein de surprises ! C’est une politique de l’espace complètement différente qui, pour moi, va beaucoup plus loin que le travail de profondeur de champ de Welles. Parce que ce n’est pas seulement la profondeur de champ qui existe dans les films de Tati, mais aussi le travail sur la surface. Bref, les deux choses. C’est un peu compliqué à expliquer avec des mots, mais c’est une expérience poétique de l’espace vraiment nouvelle, radicale et très moderne, où le spectateur a une grande responsabilité en tant que co-réalisateur, car il doit choisir parmi tous les éléments à l’image qu’il doit regarder. C’est pour cela que Playtime est un film que l’on peut voir beaucoup de fois : on le redécouvre à chaque vision.”
Propos recueillis par Mélody Gleizes le 10 septembre 2008
Plus d’informations sur Playtime.
José Luis Guerin est né à Barcelone. Après s’être consacré à la réalisation de films expérimentaux de 1975 à 1983, il a réalisé en 1983 son premier long métrage Los Motivos de Berta. Ce film reçoit un prix spécial au Forum de Berlin. En 1988, il réalise, aux côtés de Reichenbach, Kieslowski, Agresti, Tarr, Sen et Rijneke, l’épisode espagnol du film à sketches City Life, primé aux festivals de Berlin, Rotterdam et Montréal. Il réalise ensuite Innisfree en 1990, présenté en compétition à Cannes. En 1997, Tren de sombras, présenté lors de la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, obtient le Méliès d’or et d’argent de la Fédération européenne des festivals de films fantastiques. José Luis Guerin réalise également En construccion en 2001 primé à San Sebastian et, en 2007, En la ciudad de Sylvia sélectionné au Festival de Venise.