Publié par Dissidenz le 30/10/2008 à 14:00

La famille et le monde

Home de Ursula MeierQu’il s’agisse d’en mettre à nu les rouages, de s’en servir comme métaphore de la société, ou comme support à une analyse plus globale des rapports humains, la cellule familiale fait partie des thématiques les plus exploitées dans la littérature, le théâtre et le cinéma. La sortie en France, mercredi 29 octobre, de Home de Ursula Meier est l’occasion d’un retour sur la famille et son rapport au monde extérieur.

Une famille habite une maison coupée du monde, collée à un tronçon d’autoroute qui n’a jamais été achevé et mis en service. Tous différents, chacun à sa place, ils forment un ensemble harmonieux, une famille. Quand la nouvelle de l’ouverture du tronçon d’autoroute tombe, leur monde s’écroule. Terrain de jeux hier, la route devient un territoire dangereux. Puis le bruit emplit lentement l’espace, jusqu’à entièrement l’occuper. Lentement, comme un mal insidieux, l’univers extérieur vient parasiter l’harmonie de la vie de famille. La réponse à cette intrusion d’une altérité jusqu’ici tenue à l’écart sera collective, familiale, mais aussi individuelle, et en bouleversant le rapport de cette famille au monde, l’extérieur redistribuera aussi les cartes à l’échelle du microcosme familial. La famille confrontée à un élément extérieur qui en bouleverse les fondements était aussi au cœur du Théorème de Pasolini ou de sa déclinaison japonaise trash Visitor Q de Takashi Miike, l’extériorité étant dans ces films incarnée dans un personnage dont la venue change les membres de la famille en leur révélant une part insoupçonnée d’eux même. De la même façon, c’est une souris blanche qui par sa seule présence faisait voler en éclats la famille de Sitcom, le premier long métrage de François Ozon. Derrière ces films, comme derrière celui d’Ursula Meier, il y a l’idée que la famille n’existe en tant qu’entité que dans la mesure ou chacun de ses membres tient son rôle. En bouleverser la distribution fragilise, voire détruit, l’équilibre qui permet à l’ensemble d’exister en tant que tel. Les éléments extérieurs dans ces films jouent les rôles de catalyseurs, de révélateurs des névroses de chacun des personnages, et en leur révélant à eux-mêmes une part endormie de leur personnalité ils bouleversent leur rapport à l’entité familiale. C’est en tant qu’ensemble que la famille a aussi servi de support cinématographique à l’incarnation de classes sociales dans Les Damnés de Visconti ou Le jardin des Finzi-Contini de Vittorio De Sica. En représentant à elle seule un microcosme social, elle permet d’en souligner les nuances à travers les membres de la famille. C’est finalement le point commun de tous ces films : la famille est une micro-société structurée et en tant que telle, elle ne peut concevoir le monde extérieur que dans la confrontation avec son ordre établi. Cette idée est bien sûr exploitée très explicitement dans ce que l’on appellera les films de mafia -des Corleone de la série des Parrains de Coppola à la société mafieuse des Affranchis de Scorsese. La famille réelle ou figurée a son ordre propre, ses lois et ses règles, et sa confrontation avec le reste de la société ne peut se faire que dans l’affrontement.

Home est un film sur une famille heureuse, une famille qui a trouvé un équilibre -équilibre entre ses membres et dans son rapport au monde duquel elle se tient soigneusement éloignée. L’activation de cette autoroute en sommeil agira comme le révélateur de tous les problèmes jusqu’ici tus, et si son action laissera des traces sur les individus et leurs rapports les uns aux autres, nul doute que la famille n’en sortira que plus forte. La réalisatrice Ursula Meier, qui signe ici son premier long métrage en 35 mm, offre une vision riche de la cellule familiale et livre une œuvre forte, véritable profession de foi dans le pouvoir des moyens d’expression du cinéma -travail du cadre, du montage, de la photographie, du son. Un auteur à suivre, de près.

Francis Chérasse

Lire aussi l’entretien avec Ursula Meier.

Découvrez la bande-annonce du film :

Publié par Dissidenz le 30/10/2008 à 13:00

Entretien avec Ursula Meier

Ursula Meier

Comment est née l’idée du film ?
Le film est né en voiture. Il y avait une maison, une caravane, et des gens qui mangeaient sur une petite table de plastique blanche. J’ai vu ces gens, assez furtivement, mais j’ai eu le temps de voir une image du bonheur, j’ai vu des gens heureux. Je me suis demandée comment on pouvait être heureux dans un tel endroit, ou être dans un tel déni de réalité. Ca m’a vraiment intriguée. Ensuite, plutôt dans le nord -j’habite Bruxelles-, je voyais des maisons au contraire abandonnées où les fenêtres de la façade avant étaient murées et je me suis dit voilà deux destins, deux familles, une qui est restée et qui visiblement à l’air heureuse et une autre qui, à un moment donné, a peut-être muré les fenêtres avant de finalement craquer et partir. Je me suis demandée ce que cela disait d’une famille, ce que cela racontait sur elle, c’est cela qui m’intéressait. C’est l’idée d’un genre de road movie à l’envers, se mettre du bord de l’autoroute, inverser le regard. Je me suis assez vite dit que j’allais partir d’une famille qui vit dans le silence, et il va y avoir une première voiture, puis une dizaine, puis une centaine, puis des milliers, un peu comme dans les Oiseaux de Hitchcock qui était une référence pour moi. C’est né en voiture. Très vite en écrivant j’ai pensé à tout ce qui peut arriver : un accident, un type qui tombe en panne et qui arrive chez eux, j’ai écrit plein de scènes en sachant que ce n’était pas ce qui m’intéressait. C’est finalement radio autoroute qui a repris toutes ces petites anecdotes. Je me disais que le film devait être plus puissant que cela, qu’il devait avoir une autre dimension, je me disais qu’au fond tout ce à quoi on va s’attendre ne devait pas arriver et que le danger viendrait finalement plus de la famille que de l’autoroute, de leur façon de réagir. La folie c’est de rester, de tenir, de s’adapter, c’est en cela que ces gens que ces gens sont fous, c’est cela qui m’a intéressée. Qu’est ce que cette situation va révéler de cette famille. Pour avoir des idées de plans, je suis allée rencontrer des gens qui vivent sur le bord de l’autoroute. C’était sur l’autoroute Bruxelles-Liège, dès que voyais une maison très proche je sortais de l’autoroute et j’allais à la rencontre des gens. Je me suis fait claquer la porte au nez parfois, dans une maison bourgeoise notamment, quelqu’un de très élégant qui est resté vivre là, j’ai senti un drame terrible sur ce que cela avait pu déclencher dans sa famille, je me suis inventée une histoire. Une dame m’a en revanche accueillie très chaleureusement. J’étais dans sa cuisine, et je voyais à travers les fenêtres : l’autoroute était un peu surélevée, je voyais les voitures passer comme sur un écran de cinéma, et à chaque gros camion la petite cuillère tremblait sur la tasse. C’était surréaliste. Je me suis dit que le film allait révéler une espèce de névrose familiale, qui est là dès le début : on sent cette mère fragile, cette fille qui bronze et qui fout rien, mais en même temps ils sont heureux , ça tient. Il y a une forme d’équilibre. Je me suis dit que l’autoroute resterait une sorte de fleuve un peu abstrait qui allait couler devant leur fenêtre, de plus en plus dense, de plus en plus bruyant, et au fond resterait une forme de monde parallèle. Et ce qu’ils vont recevoir du monde qui débarque sous leurs fenêtres -ils sont coupés du monde et le monde les rattrape-, ce qu’ils vont en recevoir ce sont des déchets dans le jardin, des coups de klaxon, des appels de phares, de la pollution, des regards. Ce qui m’intéressait c’est l’influence de cette autoroute sur les personnages, la façon dont ils vont projeter dessus leur névrose. Je voulais que l’autoroute agisse comme un révélateur, qu’elle agisse sur leur propre folie. Finalement cette autoroute est quelque chose de bien pour cette famille. Ce qui m’intéressait c’est aussi que le personnage de la mère soit le nœud, mais sans en dire trop pour qu’elle ne devienne pas le problème du film. C’est aussi un film de famille, j’avais envie qu’on ressente que tout est construit autour de la fragilité de la cette mère.

On sent en tant que spectateur qu’il s’est passé quelque chose, il est même dit à un moment qu’ils ne peuvent plus vivre qu’au bord de cette autoroute, mais on ne saura jamais ce qui s’est exactement passé…
Non, mais on s’est vraiment inventé une histoire, un passé, avec Olivier Gourmet et Isabelle Huppert. J’aime beaucoup le contraste du casting, je trouve qu’il en dit aussi beaucoup sur ce couple sans en dire trop, avec tous les personnages qu’ils portent. Et ces deux corps aussi opposés que sont celui d’Isabelle Huppert et celui d’Olivier Gourmet, c’est déjà du cinéma, ça raconte déjà quelque chose. Entre lui qui est solide, terrien, du moins au début, et elle plus fragile, on peut déjà se raconter des choses, qu’il l’a peut-être protégée, qu’il a pu être une épaule solide pour elle, qu’ils se tiennent l’un l’autre, qu’ils ont trouvé leur bonheur ici, et qu’ils y ont trouvé un équilibre. C’était vraiment un des paris du film, filmer le bonheur. On se disait souvent avec les comédiens que cette première partie serait la plus difficile. On peut diriger facilement les scènes de dispute, de bagarre, mais comment expliquer à un comédien le bonheur ?

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Publié par Dissidenz le 30/10/2008 à 12:00

STEPHANE MERCURIO - Réalisatrice

La Rencontre (1996) de Alain Cavalier.
La rencontre
“Quand je vois ce film je ne peux pas m’empêcher de me demander “comment fait-il” ?, comme toujours quand j’ai l’impression que quelqu’un fait quelque chose que je ne saurais absolument pas faire ! Il y a dans ce film une extrême délicatesse, et une façon de filmer l’intime que je n’ai jamais vue ailleurs. Alain Cavalier parvient à aller au coeur des sentiments -ici de la relation amoureuse avec une grâce et une pudeur incroyable, en filmant toujours à côté, un reflet, une main, des fleurs, un bord de fenêtre… Il travaille le cadre et le décadrage d’une manière extrêmement forte tout en ayant une capacité de narration inouïe. C’est très touchant, très cinématographique. Et puis c’est toujours inattendu…”

Synopsis : “La Rencontre” relate la rencontre amoureuse entre un homme, cinéaste, et une femme, Françoise. Le couple, en voix off, discute, commente, bref, se conte son amour tandis qu’à l’image, des détails, des objets quotidiens illustrent les mots doux…

Plus d’informations sur La Rencontre.

Stéphane Mercurio
Ancienne rédactrice en chef du mensuel La Rue, distribué par des sans domicile fixe, Stéphane Mercurio a réalisé de nombreux courts métrages et des films documentaires pour la télévision. Actuellement distribué en salles, A Coté, son premier long métrage pour le cinéma, s’intéresse aux familles des détenus de la prison de Rennes, regroupées le temps de leur visite dans une structure d’accueil.
Lire la chronique de A coté.
Lire l’entretien avec Stéphane Mercurio.

Publié par Dissidenz le 22/10/2008 à 0:04

A Coté de Stéphane Mercurio

A CotéIl y a des films rares qui donnent l’impression d’avoir trouvé l’équation exacte entre leur sujet et leur forme et atteignent par là une forme de “grâce”. Le mot peut sembler curieux concernant A côté, qui a pour cadre la maison d’accueil des familles venues voir un proche à la maison d’arrêt de Rennes. Et pourtant, le documentaire de Stéphane Mercurio réussit ce miracle. En filmant pendant près d’un an les femmes, les mères, plus rarement les pères faisant halte dans ce sas entre l’extérieur et le parloir, elle nous place face à la violence de la machine pénitentiaire, face à son arbitraire. C’est une femme qui découvre que son fils a été transféré à Brest et qu’elle va désormais devoir prendre le train alors qu’elle a quatre autres enfants et peu d’argent, c’est des parents à qui l’on déclare simplement que le leur n’est pas là, et qui font tous les hôpitaux de la ville pour finir par le trouver, mais sans pouvoir le voir, transféré après une tentative de suicide. C’est une succession de vexations, petites et grandes, un parloir annulé parce que la borne qui délivre les tickets ne marche pas, un livre qu’on n’a pas pu donner. En contrepoint à ce cinéma-vérité sobre et poignant, des photos splendides (de Grégoire Korsakow), seules échappées vers le monde extérieur, saisissent les personnages principaux ailleurs, au tribunal, chez elles, au bord de la mer… Ces images racontent alors autrement, intimement, la solitude, l’attente, le temps suspendu.
Plus le film avance et plus cette prison, dont on ne voit pourtant jamais qu’un mur au fond d’un bout de jardin, devient omniprésente, omnipotente. On sort sonné par la violence, impressionné par la dignité, l’amour, le courage de chacune de ces femmes, qui tentent de tenir, vaille que vaille. Et qui parfois s’écroulent. Du grand cinéma.

Emmanuelle Mougne

Lire aussi l’entretien avec Stéphane Mercurio.

A côté sort en salles le 29 octobre. Des projections en avant-première ont lieu dès le 23 octobre. Cliquez ici pour les consulter.

Publié par Dissidenz le 22/10/2008 à 0:03

Entretien avec Stéphane Mercurio

A Coté

A côté, de Stéphane Mercurio, sort le 29 octobre. La réalisatrice signe là un documentaire poignant sur une maison d’accueil pour les familles des détenus incarcérés à la maison d’arrêt pour hommes de Rennes. Familière des sujets sociaux et politique, elle poursuit une œuvre qui, film après film, donne la parole aux “oubliés”, portant sur eux un regard attentif, et souvent de côté pour mieux faire apparaître la violence d’une situation. A côté a obtenu plusieurs prix dont le prix du film français et le prix du public (documentaire) au festival de Belfort.

Vous avez fait des études de droit… Comment êtes-vous venue au cinéma ?
Presque par hasard. Je travaillais dans l’humanitaire. Christophe Otzenberger (réalisateur) préparait un projet sur les réfugiés et avait besoin de quelqu’un pour faire le lien avec les associations. Piquée au jeu, j’ai ensuite fait les ateliers Varan (une formation dédiée à la réalisation de documentaires). A l’époque, Arte venait visionner les films des élèves. Ils ont acheté le mien et je me suis dit : voilà, je suis réalisatrice. Chose que je n’avais jamais imaginé avant…

Votre film mêle du “cinéma direct” et des images photographiques. Comment vous est venue l’idée de ce dispositif ?
Pendant les repérages. A l’époque, je pensais que le film se ferait à la maison d’arrêt de Fresnes. Les femmes que je rencontrais me faisaient des récits de trajets incroyables. Elles venaient souvent de loin, il y avait beaucoup de Basques, de Corses et de gens en transit vers d’autres prisons. L’une des premières m’avait raconté comment dans les trajets en bus, elle repensait au parloir, aux mots prononcés… Je cherchais comment en rendre compte. Reconstituer les scènes n’aurait pas eu de sens, ni sortir de l’exiguïté du lieu d’accueil. Il m’est alors venue l’idée des photos. Elles permettaient traduire ce temps suspendu. Nous avons ensuite travaillé le son de manière continue mais particulière pour que cette bulle, ce temps qui n’est pas vraiment arrêté mais pas vraiment réel non plus prenne corps. Car le temps de ces femmes est celui de l’attente : du parloir, de la sortie.

Votre film s’appelle “A côté”. On a l’impression que cela pourrait être un leitmotiv de votre démarche, comme dans Cherche vie avec toit, où vous filmer des gens au moment où ils retrouvent un logement pour mieux raconter ce qu’est l’exclusion…
Je pense effectivement qu’en faisant un pas de côté, on voit forcément les choses autrement. Sur ce film, c’est ce qui nous avait séduit au départ Anna Zisman (la co-scénariste) et moi : essayer d’attraper le temps creux de la prison par l’imaginaire des femmes. Mais nous n’imaginions pas que ce dispositif serait aussi fort sur la prison elle-même, que celle-ci serait aussi présente. On est toujours en train d’imaginer avec elles ce qui peut se passer à l’intérieur. C’est pour cette raison aussi que nous avons choisi une maison d’arrêt plutôt qu’une centrale ou les peines sont plus longues et où les visiteurs sont plus habitués à l’arbitraire. En même temps, le personnage de Chantal montre qu’on peut ne jamais s’habituer : la première fois que je l’ai filmée, elle n’avait pas pu voir son mari, elle ne savait rien et elle se tordait les mains d’angoisse. Je me suis dit, après 30 ans de visites, c’est toujours la même angoisse… C’était bouleversant.

Vous avez passé beaucoup de temps sur ce film : deux années de repérages, un tournage étalé sur 10 mois…
Nous avons d’abord fait énormément de repérages à travers toute la France pour savoir quel lieu choisir. Puis, comme nous avions très peu d’argent, nous avons privilégié Fresnes, qui était proche. J’y suis allée 5 mois sur deux années. Mais quinze jours avant le début du tournage, l’administration pénitentiaire, responsable des murs, nous a finalement refusé l’autorisation. C’est comme cela que nous nous sommes retrouvés à Ti-Tomm, à Rennes, un lieu géré par une association. Au départ, j’ai eu peur : Fresnes était exigu, très tendu, très dur. Rennes, à côté, paraissait paradisiaque. Je pensais qu’on ne saisirait jamais ici l’arbitraire carcéral que j’avais rencontré ailleurs. Et puis cet endroit avec son petit jardin, ses multiples espaces, où les femmes pouvaient se livrer, a finalement permis autre chose. Il a donné une parole plus intime. Sans finalement rien perdre du sentiment d’arbitraire.

Est-ce que vous vous étiez fixé des règles sur ce que vous alliez filmer ou ne pas filmer ?
Il y avait des choses que je savais devoir filmer, au terme de mes repérages. Ensuite, le temps permet d’installer la relation. Certaines situations peuvent alors être filmées sans que ce soit un viol de l’intimité. Quand Séverine (un des personnages principaux du film) craque, et que je la filme, je l’ai déjà vu sortir comme ça du parloir trois ou quatre fois, sans oser prendre la caméra. Cette fois-là je me suis dit que je ne pouvais pas ne pas la filmer, même si ce n’était pas simple – surtout pour moi. Je ne savais littéralement pas où me mettre. Ensuite je suis allée la voir. Elle dit “évidemment il faut que ce soit dans le film !”. Je crois qu’on est impudique quand on n’est pas autorisé.

Si on vous dit que vous faites du cinéma militant ou politique, les termes vous gênent ?
Non, ce ne sont pas des termes qui me gênent. Même si je préfère “politique” à “militant”, qui donne l’impression que l’on apporte des réponses alors que mes films ouvrent au contraire des questions. Mais politique, oui, absolument. C’est-à-dire que je parle du collectif à travers des histoires individuelles. Mon travail est l’inverse de ce que fait la télévision aujourd’hui, qui la plupart du temps psychologise les vies en éliminant le sens global, le fait que les trajectoires individuelles relèvent aussi de choix de société.

Il n’y a d’ailleurs pas de financement des télévisions sur ce film… Pourquoi ?
Parce qu’elles n’ont pas voulu du film ! Nous avons commencé par chercher classiquement, du côté audiovisuel, tout en faisant les repérages. Sans succès. Après le refus de l’administration pénitentiaire à Fresnes, la productrice a décidé de tenter l’avance sur recettes. Nous l’avons eu. Restait à refaire la tournée des chaînes, côté cinéma cette fois. Ca n’a pas marché non plus, sans doute pas pour les mêmes raisons. Mais je fais confiance à ma productrice pour repartir à la charge après la sortie du film !

Vos films sont très souvent produits par Iskra, société héritière de la coopérative née pour produire Loin du Viêt-Nam et À bientôt, j’espère, deux œuvres collectives menées par Chris Marker…
Oui. C’est une structure minuscule mais engagée et qui a un fonctionnement en équipe. Ils font partie des rares producteurs à se battre pour les films, c’est-à-dire à ne pas baisser les bras face aux télévisions et à l’argent, à se battre sur tout, le labo, les copies, le meilleur distributeur, l’administration pénitentiaire. Cela peut paraître étrange mais un producteur qui aujourd’hui est prêt à se battre pour un film et à insister auprès des diffuseurs, ce n’est pas fréquent du tout. L’un des prix que le film a eu au festival de Belfort est d’ailleurs donné à l’engagement d’Iskra.

Pour votre prochain film, vous changez de registre puisqu’il est consacré à Siné, qui est aussi votre père…

Je ne sais pas du tout à quoi ce film ressemblera. C’est un film sans argent, ce qui ne rend pas les choses simples, notamment parce que les archives sont hors de prix. Par ailleurs, je l’ai commencé avant l’affaire Charlie Hebdo (Siné a été renvoyé de l’hebdomadaire satirique par le rédacteur en chef Philippe Val pour un article jugé antisémite, dans lequel le dessinateur s’en prenait au fils du président, Jean Sarkozy). Cette affaire a déplacé le film. Jusque-là je faisais un film intime, un film de famille qui brassait aussi des récits d’affaires anciennes. Là je refilme un homme en action…

Propos recueillis le 18 octobre par Emmanuelle Mougne

Lire aussi la chronique du film.

Publié par Dissidenz le 22/10/2008 à 0:02

FABRIZIO RONGIONE - Acteur

La visite de la fanfare (2007) de Eran Kolirin.
La visite de la fanfare
“C’est un film magnifique. Magnifique car tout en sensibilité, tout en subtilité. Les acteurs également sont excellents. C’est une belle leçon de fraternité et d’humanité, je conseille à tout le monde d’aller voir la visite de la fanfare.” C’est dans l’effervescence cannoise de la première projection du Silence de Lorna en compétition officielle que nous sommes parvenus à arracher quelques mots à Fabrizio Rongione à propos de La Visite de la Fanfare de Eran Kolirin récemment sorti en DVD et également en Blu-Ray -fait suffisamment rare pour un film de ce type pour que cela mérite d’être signalé.

Synopsis : Un jour, il n’y a pas si longtemps, une petite fanfare de la police égyptienne vint en Israël. Elle était venue pour jouer lors de la cérémonie d’inauguration d’un centre culturel arabe. Seulement à cause de la bureaucratie, d’un manque de chance ou de tout autre concours de circonstance, personne ne vint les accueillir à l’aéroport. Ils tentèrent alors de se débrouiller seuls, pour finalement se retrouver au fin fond du désert israélien dans une petite ville oubliée du monde. Un groupe de musiciens perdu au beau milieu d’une ville perdue. Peu de gens s’en souviennent, cette histoire semblait sans importance…

Plus d’informations sur La visite de la fanfare.

Lire également le coup de coeur d’Arta Dobroshi à propos de La visite de la fanfare, les deux acteurs, jouant ensemble dans Le silence de Lorna, ne s’étant pourtant pas concertés !

Fabrizio RongioneFabrizio Rongione est un comédien né à Bruxelles en 1973. Acteur principal de Ca rend heureux de Joachim Lafosse (en 2006) qu’il a contribué à écrire, il également a joué dans Le dernier gang de Ariel Zeitoun et dans des productions italiennes et a réalisé en 2004 un documentaire T’es le fils de qui toi ?. Acteur de théâtre, il incarne Napoléon en 2003 dans ‘C’était Bonaparte’ de Robert Hossein, avant de mettre en scène plusieurs spectacles avec Samuel Tilman, notamment ‘Les Fléaux’ et ‘John and the Wonderful’. Mais ce sont les frères Dardenne qui auront jusqu’à présent le plus marqué sa carrière en lui offrant d’abord son permier rôle au cinéma dans Rosetta en 1999, avant de le retrouver pour L’enfant en 2004 et de lui confier l’un des rôles principaux du Silence de Lorna en 2008.

Publié par Dissidenz le 16/10/2008 à 16:42

Le 104, moteur !

Le 104Depuis quelques semaines, des affiches l’annonçaient partout dans Paris (sauf dans le quartier lui-même curieusement ignoré) : le samedi 11 octobre, le 104 (ou CENTQUATRE) ouvrait ses portes. Pour les néophytes, cela pouvait paraître mystérieux. Pas pour ceux, nombreux, qui attendaient ce jour depuis que la mairie de Paris avait décidé de faire de ce lieu situé au fin fond du XIXe arrondissement et qui abritait jusqu’en 1997 le siège des pompes funèbres municipales son vaisseau-amiral culturel. Après deux ans et demi de travaux, le public a donc enfin pu découvrir ce nouvel équipement artistique pluridisciplinaire coûteux (100 millions d’euros) et ambitieux lors de cette journée portes ouvertes (parfois fermées en raison de l’affluence).

Le 104 c’est quoi ? C’est d’abord, quand on arrive, un splendide ensemble réhabilité, avec son architecture de fer et de brique typique des bâtiments industriels du XIXe siècle, sa verrière majestueuse, et sa grande allée traversière qui relie la rue Curial et la rue d’Aubervilliers. Un lieu lumineux, immense (39 000 m2 au total), aux proportions harmonieuses, bâti au cœur d’un quartier déshérité avec ses cités et ses 17% de chômeurs. C’est surtout un magnifique outil de travail avec 18 ateliers, où se côtoient, toutes disciplines confondues, des artistes en résidence pour une durée de un à douze mois. C’est d’ailleurs déjà un succès : le dernier appel à projets a vu affluer 3 200 réponses du monde entier.

Une ruche. Samedi, le programme d’inauguration était chargé : outre le très attendu concert de Tricky, figure du mouvement trip hop (qui a fait “104 trop plein”, entraînant la fin des réjouissances plus tôt que prévu), on pouvait y voir de nombreux travaux d’artistes. Photos grand format colorées de Stéphane Couturier qui a saisi le 104 en mutation pendant toute la durée des travaux (Melting Point), fausse boutique de produits dérivés proposée par Johanna Korthals Altes et Adrien Rovero (I love 104), Seven minutes before, installation de Mélik Ohanian constituée de sept plans séquences projetés simultanément sur sept écrans, curieuse symphonie entre chien et loup filmée dans un paysage de montagne, vidéos très lentes, mélancoliques et fortes de Anri Sala (Why the lions roars), qui variaient en fonction de la température extérieure… Parmi ce foisonnement, certaines propositions séduisent, d’autres déçoivent, c’est la loi du genre.

Quartier, interactivité. D’ailleurs, les directeurs du lieu, les hommes de théâtre Frédéric Fisbach et Robert Cantarella répètent à l’envi que, malgré ses deux salles de spectacle, le 104 « n’est pas un lieu de diffusion ». Plutôt un lieu qui, s’inspirant des « friches », se veut une fabrique à ciel ouvert où les travaux ont souvent pour caractéristique (et pour mission) d’entrer en résonance avec leur environnement social, culturel, urbain. Ainsi, les résidents de l’année prochaine en cinéma, Fleur Albert et Laurent Roth écriront leur long-métrage Mehdi, avec des usagers toxicomanes du crack vivant dans le quartier,… Le 104 fait donc le pari de la mixité des arts, des populations, des services (début 2009 une librairie, un café, un restaurant, une boutique… viendront s’installer) des amateurs, des professionnels…et des stars : Lou Reed vient y faire une lecture le 20 octobre prochain. On saurait débuter plus mal.

Le 104 (CENTQUATRE), 5 rue Curial et 104 rue d’Aubervilliers, 75019.
Tél : +33(0)1 53 35 50 00, www.104.fr, contact@104.fr
Ouvert du mardi au samedi de 11h à 23h, dimanche et lundi de 11h à 20h.

Emmanuelle Mougne

Voir la video du chantier du 104 investi les 29 et 30 décembre dernier, le temps d’un week-end, par de nombreux artistes : ici.

Publié par Dissidenz le 16/10/2008 à 16:42

GUY MADDIN - Réalisateur

Sueurs Froides (1958) de Alfred Hitchcock.
Le 104
“C’est intéressant de voir comment Sueurs froides est passé de la vingtième à la première place des votes dans les classements des meilleurs films… Ce film me hante littéralement. J’aime la façon dont il est conduit de manière orchestrale, c’est presque comme un petit opéra de Wagner, une histoire très simple mais intemporelle, et on dirait qu’il avance avec une logique musicale. J’aime beaucoup la façon dont il est réalisé, d’une façon presque désinvolte. Quand Jimmy Stewart parcourt San Francisco en voiture on dirait qu’il a toute une section de cordes sur la banquette arrière, du haut au bas des collines de San Francisco, de grosse cordes décadentes vraiment hypnotiques. Et on a le sentiment de savoir, que tout le monde sait, où va cette histoire, et on doit tout de même y aller, aussi affreux que ce soit.”

Plus d’informations sur Sueurs Froides.

Lire l’entretien avec Guy Maddin.

Guy Maddin
Né le 28 Février 1956 à Winnipeg, Manitoba, au Canada, Guy Maddin a remis au goût du jour le surréalisme gothique, explorant dans ses films la déviance sexuelle, la répression, la perte et la folie. Diplômé en sciences économiques, il a fait en 19 ans, 6 longs métrages et 17 courts, véritables triomphes de l’imagination sur les contraintes budgétaires. Son dernier long métrage Des trous dans la tête ! est actuellement à l’affiche.

Lire le premier coup de coeur de Guy Maddin.

Publié par Dissidenz le 10/10/2008 à 20:00

Pour un téléchargement légal et alternatif !

QuaysTéléchargez le film de votre choix sur Dissidenz : si vous achetez le DVD dans un délai de 7 jours, vous bénéficierez d’une remise de la totalité du prix du téléchargement sur votre achat DVD ! Une façon d’ “essayer” les films sans risque ! L’offre est valable en toute liberté : que vous soyez équipé(e) d’un ordinateur PC ou d’un Mac (version OS X 10.4 et ultérieure), quel que soit votre fournisseur d’accès internet, sans abonnement limité ou illimité ! Car sur Dissidenz, nous estimons que le cinéma est une affaire de goût et de liberté (et non de package commercial…). C’est aussi pour cette raison que la plupart des films disponibles sur le site le sont à titre EXCLUSIF : vous ne les trouverez nulle part ailleurs ! Car nous souhaitons qu’ils soient exposés au mieux et non pas noyés dans la masse ou relégués à de simples faires valoirs…

Quelques exemples de films disponibles en téléchargement exclusivement sur Dissidenz : Careful, conte expressionniste hilarant et colorisé du Canadien Guy Maddin, La vie comme ça de Jean-Claude Brisseau –son premier film, celui qui lui a inspiré De bruit et de fureur dix ans après-, le venimeux Tatouage de Yasuzo Masumura, La rue des crocodiles, véritable chef-d’oeuvre d’animation des Frères Quay, Rêve d’usine de Luc Decaster ou le témoignage poignant, révolté et nécessaire des ouvriers d’Epéda assistant à la fermeture brutale de leur usine, sans oublier le cultissime Bad Boy Bubby de Rolf de Heer, le poétique et politique Hyènes de Djibril Diop Mambéty, le lumineux et cinglant Avant que j’oublie de Jacques Nolot, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 2006, ou encore l’étourdissant Paysages manufacturés de Jennifer Baichwal. Et aussi les films de Bill Plympton, Phi Mulloy, Otar Iosseliani, Luc Moullet etc…

Voir la liste complète des films disponibles en téléchargement sur Dissidenz.

Publié par Dissidenz le 09/10/2008 à 11:35

DAMIEN ODOUL - Réalisateur

Les tueurs de la lune de miel (1970) de Leonard Kastle
Les tueurs de la lune de miel“C’est un choc. J’ai appris après avoir vu le film que c’est le seul le film de son auteur, et c’est pour moi un chef-d’oeuvre. Je l’ai vu à 24 ans, c’était à Saint Michel, j’étais entré à cause des photos - qui d’habitude ont plutôt tendance à me repousser- j’y avais remarqué le très beau noir et blanc, j’y voyais déjà un cadre. Je suis rentré, j’ai vu ce film, et cela a été une vraie expérience physique, totale. J’ai des souvenirs de sons, de plans très précis, de scènes, de dialogues, il m’est resté un peu de tout. Je n’ai jamais revu ces deux acteurs là mais elle est absolument démente, et lui est déjà en train d’annoncer le DeNiro des films de Scorsese. Et quelle manière de traiter ces serials killers, avec une telle humanité. C’est un couple, fusionnel, une grande histoire d’amour, et leurs crimes sont le produit de leur fusion puisqu’à un moment elle ne supporte plus qu’il fasse le gigolo avec ces vieilles dames et c’est là qu’ils se mettent à les empoisonner et à changer d’états. Et c’est aussi l’errance dans l’Amérique de ces années 60, avec un coté Bonnie and Clyde, une errance sublimée par le film, par le drame. Il y a à un moment une scène de baignade et de simulation de noyade qui pour moi est une des plus grandes scènes du cinéma mondial. Et cette fin sublime, ces lettres d’adieu qu’ils se font d’une prison à l’autre alors qu’ils attendent d’être exécutés, et elle qui va vers la mort dans la joie, persuadée qu’elle va retrouver son bien aimé dans l’au-delà, elle dont on sent toute la frustration, la haine de son corps, et la façon dont elle devient un monstre alors qu’elle était une brave fille. Tout y est, tout y est dit de l’humanité.”

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Damien Odoul

Artiste aux talents multiples, Damien Odoul est tout à la fois poète, cinéaste et performeur. Il a reçu en 2001 le prix spécial spécial du jury à Venise pour son deuxième long métrage Le souffle puis a réalisé Errance en 2003, En attendant le déluge en 2004 et L’histoire de Richard O. en 2007. Le clip de la chanson Private Lily du groupe Moriarty qu’il vient de réaliser est visible en exclusivité sur Daily Motion, ici.

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