Qu’il s’agisse d’en mettre à nu les rouages, de s’en servir comme métaphore de la société, ou comme support à une analyse plus globale des rapports humains, la cellule familiale fait partie des thématiques les plus exploitées dans la littérature, le théâtre et le cinéma. La sortie en France, mercredi 29 octobre, de Home de Ursula Meier est l’occasion d’un retour sur la famille et son rapport au monde extérieur.
Une famille habite une maison coupée du monde, collée à un tronçon d’autoroute qui n’a jamais été achevé et mis en service. Tous différents, chacun à sa place, ils forment un ensemble harmonieux, une famille. Quand la nouvelle de l’ouverture du tronçon d’autoroute tombe, leur monde s’écroule. Terrain de jeux hier, la route devient un territoire dangereux. Puis le bruit emplit lentement l’espace, jusqu’à entièrement l’occuper. Lentement, comme un mal insidieux, l’univers extérieur vient parasiter l’harmonie de la vie de famille. La réponse à cette intrusion d’une altérité jusqu’ici tenue à l’écart sera collective, familiale, mais aussi individuelle, et en bouleversant le rapport de cette famille au monde, l’extérieur redistribuera aussi les cartes à l’échelle du microcosme familial. La famille confrontée à un élément extérieur qui en bouleverse les fondements était aussi au cœur du Théorème de Pasolini ou de sa déclinaison japonaise trash Visitor Q de Takashi Miike, l’extériorité étant dans ces films incarnée dans un personnage dont la venue change les membres de la famille en leur révélant une part insoupçonnée d’eux même. De la même façon, c’est une souris blanche qui par sa seule présence faisait voler en éclats la famille de Sitcom, le premier long métrage de François Ozon. Derrière ces films, comme derrière celui d’Ursula Meier, il y a l’idée que la famille n’existe en tant qu’entité que dans la mesure ou chacun de ses membres tient son rôle. En bouleverser la distribution fragilise, voire détruit, l’équilibre qui permet à l’ensemble d’exister en tant que tel. Les éléments extérieurs dans ces films jouent les rôles de catalyseurs, de révélateurs des névroses de chacun des personnages, et en leur révélant à eux-mêmes une part endormie de leur personnalité ils bouleversent leur rapport à l’entité familiale. C’est en tant qu’ensemble que la famille a aussi servi de support cinématographique à l’incarnation de classes sociales dans Les Damnés de Visconti ou Le jardin des Finzi-Contini de Vittorio De Sica. En représentant à elle seule un microcosme social, elle permet d’en souligner les nuances à travers les membres de la famille. C’est finalement le point commun de tous ces films : la famille est une micro-société structurée et en tant que telle, elle ne peut concevoir le monde extérieur que dans la confrontation avec son ordre établi. Cette idée est bien sûr exploitée très explicitement dans ce que l’on appellera les films de mafia -des Corleone de la série des Parrains de Coppola à la société mafieuse des Affranchis de Scorsese. La famille réelle ou figurée a son ordre propre, ses lois et ses règles, et sa confrontation avec le reste de la société ne peut se faire que dans l’affrontement.
Home est un film sur une famille heureuse, une famille qui a trouvé un équilibre -équilibre entre ses membres et dans son rapport au monde duquel elle se tient soigneusement éloignée. L’activation de cette autoroute en sommeil agira comme le révélateur de tous les problèmes jusqu’ici tus, et si son action laissera des traces sur les individus et leurs rapports les uns aux autres, nul doute que la famille n’en sortira que plus forte. La réalisatrice Ursula Meier, qui signe ici son premier long métrage en 35 mm, offre une vision riche de la cellule familiale et livre une œuvre forte, véritable profession de foi dans le pouvoir des moyens d’expression du cinéma -travail du cadre, du montage, de la photographie, du son. Un auteur à suivre, de près.
Francis Chérasse
Lire aussi l’entretien avec Ursula Meier.
Découvrez la bande-annonce du film :



Il y a des films rares qui donnent l’impression d’avoir trouvé l’équation exacte entre leur sujet et leur forme et atteignent par là une forme de “grâce”. Le mot peut sembler curieux concernant A côté, qui a pour cadre la maison d’accueil des familles venues voir un proche à la maison d’arrêt de Rennes. Et pourtant, le documentaire de Stéphane Mercurio réussit ce miracle. En filmant pendant près d’un an les femmes, les mères, plus rarement les pères faisant halte dans ce sas entre l’extérieur et le parloir, elle nous place face à la violence de la machine pénitentiaire, face à son arbitraire. C’est une femme qui découvre que son fils a été transféré à Brest et qu’elle va désormais devoir prendre le train alors qu’elle a quatre autres enfants et peu d’argent, c’est des parents à qui l’on déclare simplement que le leur n’est pas là, et qui font tous les hôpitaux de la ville pour finir par le trouver, mais sans pouvoir le voir, transféré après une tentative de suicide. C’est une succession de vexations, petites et grandes, un parloir annulé parce que la borne qui délivre les tickets ne marche pas, un livre qu’on n’a pas pu donner. En contrepoint à ce cinéma-vérité sobre et poignant, des photos splendides (de Grégoire Korsakow), seules échappées vers le monde extérieur, saisissent les personnages principaux ailleurs, au tribunal, chez elles, au bord de la mer… Ces images racontent alors autrement, intimement, la solitude, l’attente, le temps suspendu.

Fabrizio Rongione est un comédien né à Bruxelles en 1973. Acteur principal de Ca rend heureux de Joachim Lafosse (en 2006) qu’il a contribué à écrire, il également a joué dans Le dernier gang de Ariel Zeitoun et dans des productions italiennes et a réalisé en 2004 un documentaire T’es le fils de qui toi ?. Acteur de théâtre, il incarne Napoléon en 2003 dans ‘C’était Bonaparte’ de Robert Hossein, avant de mettre en scène plusieurs spectacles avec Samuel Tilman, notamment ‘Les Fléaux’ et ‘John and the Wonderful’. Mais ce sont les frères Dardenne qui auront jusqu’à présent le plus marqué sa carrière en lui offrant d’abord son permier rôle au cinéma dans Rosetta en 1999, avant de le retrouver pour L’enfant en 2004 et de lui confier l’un des rôles principaux du Silence de Lorna en 2008.
Depuis quelques semaines, des affiches l’annonçaient partout dans Paris (sauf dans le quartier lui-même curieusement ignoré) : le samedi 11 octobre, le 104 (ou CENTQUATRE) ouvrait ses portes. Pour les néophytes, cela pouvait paraître mystérieux. Pas pour ceux, nombreux, qui attendaient ce jour depuis que la mairie de Paris avait décidé de faire de ce lieu situé au fin fond du XIXe arrondissement et qui abritait jusqu’en 1997 le siège des pompes funèbres municipales son vaisseau-amiral culturel. Après deux ans et demi de travaux, le public a donc enfin pu découvrir ce nouvel équipement artistique pluridisciplinaire coûteux (100 millions d’euros) et ambitieux lors de cette journée portes ouvertes (parfois fermées en raison de l’affluence). 

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“C’est un choc. J’ai appris après avoir vu le film que c’est le seul le film de son auteur, et c’est pour moi un chef-d’oeuvre. Je l’ai vu à 24 ans, c’était à Saint Michel, j’étais entré à cause des photos - qui d’habitude ont plutôt tendance à me repousser- j’y avais remarqué le très beau noir et blanc, j’y voyais déjà un cadre. Je suis rentré, j’ai vu ce film, et cela a été une vraie expérience physique, totale. J’ai des souvenirs de sons, de plans très précis, de scènes, de dialogues, il m’est resté un peu de tout. Je n’ai jamais revu ces deux acteurs là mais elle est absolument démente, et lui est déjà en train d’annoncer le DeNiro des films de Scorsese. Et quelle manière de traiter ces serials killers, avec une telle humanité. C’est un couple, fusionnel, une grande histoire d’amour, et leurs crimes sont le produit de leur fusion puisqu’à un moment elle ne supporte plus qu’il fasse le gigolo avec ces vieilles dames et c’est là qu’ils se mettent à les empoisonner et à changer d’états. Et c’est aussi l’errance dans l’Amérique de ces années 60, avec un coté Bonnie and Clyde, une errance sublimée par le film, par le drame. Il y a à un moment une scène de baignade et de simulation de noyade qui pour moi est une des plus grandes scènes du cinéma mondial. Et cette fin sublime, ces lettres d’adieu qu’ils se font d’une prison à l’autre alors qu’ils attendent d’être exécutés, et elle qui va vers la mort dans la joie, persuadée qu’elle va retrouver son bien aimé dans l’au-delà, elle dont on sent toute la frustration, la haine de son corps, et la façon dont elle devient un monstre alors qu’elle était une brave fille. Tout y est, tout y est dit de l’humanité.”