Au départ, on se demande quelle est la mouche formelle qui a piqué Antonio Campos, 24 ans, réalisateur (également auteur et monteur) de ce premier film brillant : images de vidéos-gags et de porno trash baignant dans le noir du Scope, décadrages, plans fixes qui ne fixent que les pieds… Ce parti-pris affirmé qu’on tient d’abord pour un péché de jeunesse prend pourtant rapidement de l’épaisseur. Car ces images, qui paraissent « mal foutues », mettent paradoxalement en évidence la présence d’un « filmeur ». Le tout est de savoir qui il est et pourquoi il filme.
Reprenons. Dans un pensionnat américain « upper class », Robert adolescent buté, solitaire et obsédé se masturbe devant des vidéos pornos dans sa chambre tandis que son copain Dave deale de la cocaïne. Ailleurs, des élèves font la queue dans un long couloir où on leur distribue des médicaments. A la cantine, on discute. « Tu sais, j’ai baisé ta sœur » dit l’un, « voilà tes putes à coke » dit l’autre comme on dirait « passe moi le sel ». Et régulièrement le directeur rappelle dans un décor qui ressemble à une chapelle, drapeaux en plus, l’éthique soft de l’établissement.
Puis soudain, la mort surgit : les sœurs Thalbert, jumelles jeunes et jolies, égéries du collège, se traînent victimes d’une overdose devant la caméra de Robert, présent par hasard, fasciné, choqué et tétanisé, on ne sait trop.
Jusque-là rien de très nouveau sous le soleil de la chronique adolescente et du malaise des riches. À ceci près que comme Robert, ce qui intéresse Antonio Campos, ce sont les images.
Ce sont elles les véritables héroïnes du film, insaisissables, omniprésentes, perturbantes : déversées par YouTube, attrapées au vol par téléphone portable, fixes comme sous une caméra de surveillance, captées par Robert dans le cadre de son atelier vidéo, ou défendues par l’institution qui veut préserver sa réputation – et ses riches clients.
Le réalisateur multiplie les sources, met sur un même plan des images anodines ou terribles, et traque le réel avec la conscience qu’il se dérobe toujours. Partant, le film que l’adolescent, à la demande de l’école, consacre aux sœurs Thalbert, avec ses imperfections, ses silences, et ses parents qui soudain n’ont rien à dire semble bien plus « juste » que le film remonté et finalement présenté à l’école réunie, parfaitement vide, lui, où l’on répète ad nauseam « I will miss you », musique grandiloquente à l’appui.
Car s’il y a traumatisme il est là, dans ce camouflage, dans cet étouffement doucereux et feutré qui, à l’instar des médicaments distribués, sont censés empêcher les remous.
Et qui n’empêchent rien : les images comme les pulsions continuent à proliférer. Et Antonio Campos, comme son héros buté continue à les poursuivre, en entomologiste attentif et dérangeant.
Emmanuelle Mougne