Publié par Dissidenz le 22/10/2008 à 0:03

Entretien avec Stéphane Mercurio

A Coté

A côté, de Stéphane Mercurio, sort le 29 octobre. La réalisatrice signe là un documentaire poignant sur une maison d’accueil pour les familles des détenus incarcérés à la maison d’arrêt pour hommes de Rennes. Familière des sujets sociaux et politique, elle poursuit une œuvre qui, film après film, donne la parole aux “oubliés”, portant sur eux un regard attentif, et souvent de côté pour mieux faire apparaître la violence d’une situation. A côté a obtenu plusieurs prix dont le prix du film français et le prix du public (documentaire) au festival de Belfort.

Vous avez fait des études de droit… Comment êtes-vous venue au cinéma ?
Presque par hasard. Je travaillais dans l’humanitaire. Christophe Otzenberger (réalisateur) préparait un projet sur les réfugiés et avait besoin de quelqu’un pour faire le lien avec les associations. Piquée au jeu, j’ai ensuite fait les ateliers Varan (une formation dédiée à la réalisation de documentaires). A l’époque, Arte venait visionner les films des élèves. Ils ont acheté le mien et je me suis dit : voilà, je suis réalisatrice. Chose que je n’avais jamais imaginé avant…

Votre film mêle du “cinéma direct” et des images photographiques. Comment vous est venue l’idée de ce dispositif ?
Pendant les repérages. A l’époque, je pensais que le film se ferait à la maison d’arrêt de Fresnes. Les femmes que je rencontrais me faisaient des récits de trajets incroyables. Elles venaient souvent de loin, il y avait beaucoup de Basques, de Corses et de gens en transit vers d’autres prisons. L’une des premières m’avait raconté comment dans les trajets en bus, elle repensait au parloir, aux mots prononcés… Je cherchais comment en rendre compte. Reconstituer les scènes n’aurait pas eu de sens, ni sortir de l’exiguïté du lieu d’accueil. Il m’est alors venue l’idée des photos. Elles permettaient traduire ce temps suspendu. Nous avons ensuite travaillé le son de manière continue mais particulière pour que cette bulle, ce temps qui n’est pas vraiment arrêté mais pas vraiment réel non plus prenne corps. Car le temps de ces femmes est celui de l’attente : du parloir, de la sortie.

Votre film s’appelle “A côté”. On a l’impression que cela pourrait être un leitmotiv de votre démarche, comme dans Cherche vie avec toit, où vous filmer des gens au moment où ils retrouvent un logement pour mieux raconter ce qu’est l’exclusion…
Je pense effectivement qu’en faisant un pas de côté, on voit forcément les choses autrement. Sur ce film, c’est ce qui nous avait séduit au départ Anna Zisman (la co-scénariste) et moi : essayer d’attraper le temps creux de la prison par l’imaginaire des femmes. Mais nous n’imaginions pas que ce dispositif serait aussi fort sur la prison elle-même, que celle-ci serait aussi présente. On est toujours en train d’imaginer avec elles ce qui peut se passer à l’intérieur. C’est pour cette raison aussi que nous avons choisi une maison d’arrêt plutôt qu’une centrale ou les peines sont plus longues et où les visiteurs sont plus habitués à l’arbitraire. En même temps, le personnage de Chantal montre qu’on peut ne jamais s’habituer : la première fois que je l’ai filmée, elle n’avait pas pu voir son mari, elle ne savait rien et elle se tordait les mains d’angoisse. Je me suis dit, après 30 ans de visites, c’est toujours la même angoisse… C’était bouleversant.

Vous avez passé beaucoup de temps sur ce film : deux années de repérages, un tournage étalé sur 10 mois…
Nous avons d’abord fait énormément de repérages à travers toute la France pour savoir quel lieu choisir. Puis, comme nous avions très peu d’argent, nous avons privilégié Fresnes, qui était proche. J’y suis allée 5 mois sur deux années. Mais quinze jours avant le début du tournage, l’administration pénitentiaire, responsable des murs, nous a finalement refusé l’autorisation. C’est comme cela que nous nous sommes retrouvés à Ti-Tomm, à Rennes, un lieu géré par une association. Au départ, j’ai eu peur : Fresnes était exigu, très tendu, très dur. Rennes, à côté, paraissait paradisiaque. Je pensais qu’on ne saisirait jamais ici l’arbitraire carcéral que j’avais rencontré ailleurs. Et puis cet endroit avec son petit jardin, ses multiples espaces, où les femmes pouvaient se livrer, a finalement permis autre chose. Il a donné une parole plus intime. Sans finalement rien perdre du sentiment d’arbitraire.

Est-ce que vous vous étiez fixé des règles sur ce que vous alliez filmer ou ne pas filmer ?
Il y avait des choses que je savais devoir filmer, au terme de mes repérages. Ensuite, le temps permet d’installer la relation. Certaines situations peuvent alors être filmées sans que ce soit un viol de l’intimité. Quand Séverine (un des personnages principaux du film) craque, et que je la filme, je l’ai déjà vu sortir comme ça du parloir trois ou quatre fois, sans oser prendre la caméra. Cette fois-là je me suis dit que je ne pouvais pas ne pas la filmer, même si ce n’était pas simple – surtout pour moi. Je ne savais littéralement pas où me mettre. Ensuite je suis allée la voir. Elle dit “évidemment il faut que ce soit dans le film !”. Je crois qu’on est impudique quand on n’est pas autorisé.

Si on vous dit que vous faites du cinéma militant ou politique, les termes vous gênent ?
Non, ce ne sont pas des termes qui me gênent. Même si je préfère “politique” à “militant”, qui donne l’impression que l’on apporte des réponses alors que mes films ouvrent au contraire des questions. Mais politique, oui, absolument. C’est-à-dire que je parle du collectif à travers des histoires individuelles. Mon travail est l’inverse de ce que fait la télévision aujourd’hui, qui la plupart du temps psychologise les vies en éliminant le sens global, le fait que les trajectoires individuelles relèvent aussi de choix de société.

Il n’y a d’ailleurs pas de financement des télévisions sur ce film… Pourquoi ?
Parce qu’elles n’ont pas voulu du film ! Nous avons commencé par chercher classiquement, du côté audiovisuel, tout en faisant les repérages. Sans succès. Après le refus de l’administration pénitentiaire à Fresnes, la productrice a décidé de tenter l’avance sur recettes. Nous l’avons eu. Restait à refaire la tournée des chaînes, côté cinéma cette fois. Ca n’a pas marché non plus, sans doute pas pour les mêmes raisons. Mais je fais confiance à ma productrice pour repartir à la charge après la sortie du film !

Vos films sont très souvent produits par Iskra, société héritière de la coopérative née pour produire Loin du Viêt-Nam et À bientôt, j’espère, deux œuvres collectives menées par Chris Marker…
Oui. C’est une structure minuscule mais engagée et qui a un fonctionnement en équipe. Ils font partie des rares producteurs à se battre pour les films, c’est-à-dire à ne pas baisser les bras face aux télévisions et à l’argent, à se battre sur tout, le labo, les copies, le meilleur distributeur, l’administration pénitentiaire. Cela peut paraître étrange mais un producteur qui aujourd’hui est prêt à se battre pour un film et à insister auprès des diffuseurs, ce n’est pas fréquent du tout. L’un des prix que le film a eu au festival de Belfort est d’ailleurs donné à l’engagement d’Iskra.

Pour votre prochain film, vous changez de registre puisqu’il est consacré à Siné, qui est aussi votre père…

Je ne sais pas du tout à quoi ce film ressemblera. C’est un film sans argent, ce qui ne rend pas les choses simples, notamment parce que les archives sont hors de prix. Par ailleurs, je l’ai commencé avant l’affaire Charlie Hebdo (Siné a été renvoyé de l’hebdomadaire satirique par le rédacteur en chef Philippe Val pour un article jugé antisémite, dans lequel le dessinateur s’en prenait au fils du président, Jean Sarkozy). Cette affaire a déplacé le film. Jusque-là je faisais un film intime, un film de famille qui brassait aussi des récits d’affaires anciennes. Là je refilme un homme en action…

Propos recueillis le 18 octobre par Emmanuelle Mougne

Lire aussi la chronique du film.

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