Interviewer Jacques Rozier donne de temps à autre le sentiment d’entrer dans l’un de ses films. D’abord on nous prévient : l’homme est parfois insaisissable, il lui arrive fréquemment d’annuler les rendez-vous. Certains ont vu le leur reporté… 6 fois. Du coup, on est presque surpris de l’obtenir après un seul petit décalage.
Ensuite, Jacques Rozier répond comme il filme : en empruntant des chemins de traverse. On peut toujours tenter de le ramener sur les rails, rien n’y fait. Rozier, charmant, attentif, ne répond pas vraiment aux questions, en tout cas pas directement. Il tourne autour, bifurque, évoque longuement Nono et Nénesse (pilote vidéo réalisé avec Pascal Thomas sous l’égide de l’ORTF en 1975) s’embrouille un peu (« Pourquoi je disais cela déjà ? »), demande quelle était la question, s’arrête un instant sur les problèmes de désynchronisation d’Adieu Philippine, repart encore ailleurs,…
Plus enclin à parler technique ou à conter des anecdotes qu’à analyser son oeuvre, on pense à la réponse qu’il avait faite à un numéro spécial de Libération où 700 cinéastes du monde entier répondaient à la question « Pourquoi filmez-vous ? ». Rozier imaginait la réponse de Louis Lumière : « J’ai inventé cet appareil qui permet de prendre des vues animées, il faut bien qu’il serve à quelque chose ». Il ajoutait : « En tant qu’un des milliers d’arrières-petit-fils de Louis Lumière j’ose affirmer qu’il devait aimer s’asseoir dans une salle de projection pour voir les rushes. Ce qui est un plaisir inexplicable ».
Il ressort donc tout de même de l’entretien deux ou trois choses. A commencer par la confirmation d’une méthode qui pourrait se résumer par les mots de Jean Douchet selon lesquels Jacques Rozier ne s’est jamais soumis aux règles commerciales, ni aux règles tout court. Survol d’ensemble en quelques points de détail.
(Absence de) Scénario
Bar (chic) de l’hôtel St James et d’Albany. C’est là que Jacques Rozier donne ce jour-là ses interviews. C’est là aussi qu’il a écrit le scénario des Naufragés de l’île de la tortue, ou plutôt qu’il a jeté les premières idées sur le papier. « Claude Berri m’a dit : Pierre Richard veut tourner avec toi. Or il venait de faire Le Grand blond avec une chaussure noire, qui avait très bien marché. Douché par une expérience où le film ne s’était pas fait au dernier moment, je me suis dit, il faut aller vite. J’ai annoncé au distributeur (AMLF) que je ne voulais que la moitié de ce qu’ils me proposaient mais tout de suite et qu’on me laisse entièrement libre. J’ai donc commencé à écrire ici avec l’idée qu’on tournait dans quinze jours, J’avais juste l’idée de départ, celle d’un type qui travaille dans une agence de voyage et qui a l’idée d’organiser un voyage à la Robinson Crusoë, avec comme concept « démerde toi, 3000 Francs Paris/Paris rien compris », une idée qui a fait florès depuis avec Koh Lanta ! Le film s’est donc écrit beaucoup au fur et à mesure. Comme toujours, Jacques Rozier s’est adapté à la réalité du tournage. « A la fin du film, Pierre Richard devait commencer à tourner avec Zidi, et m’a donc demandé à partir plus tôt. J’ai accepté. Du coup c’est comme ça qu’est née l’idée qu’il plongeait, qu’on perdait sa trace et qu’on le retrouvait en prison.»
« Les Naufragés de l’île de la tortue est le film où le scénario était le moins écrit. En même temps, l’essentiel de Maine Océan s’est écrit en trois jours, en m’inspirant parfois d’un livre de linguistique. En fait, je m’éloigne beaucoup du scénario pendant le tournage mais au montage je me rends compte que je le retrouve. Disons que c’est une méthode de liberté, anti-routinière. Mais les malheureux jeunes réalisateurs qui voudraient procéder ainsi aujourd’hui doivent se lever tôt ! »
L’engagement de Bernard Menez
C’est l’un des acteurs fétiches de Rozier. Du côté d’Orouët, Nono Nénesse, la série télévisée Joséphine en tournée, Maine Océan… « Au moment de Du côté d’Orouët, j’ai fait le casting en quatre jours car il fallait que je tourne vite. J’avais trouvé les filles, mais pas le chef de bureau qui, dans le scénario, apparaissait sous le nom du « boutonneux ». Un agent me dit « J’ai ce qu’il vous faut ». Arrive Bernard Menez au bureau des Champs-Elysées. Dès que la porte s’est ouvere j’ai eu envie de rire. Mais je me suis méfié, pensant qu’un type pareil était capable de quitter le tournage. J’hésitais. Il m’a rappelé, me disant qu’il lui fallait une réponse rapide : sa carrière ne marchait pas et il avait prévu de partir au Québec. Me demandant s’il bluffait ou pas, je l’ai invité à passer chez une amie comédienne, en lui disant qu’elle lui donnerait la réplique. Il est arrivé, la cousine de mon amie s’est jeté sur lui et lui a fait les lignes de la main, lui annonçant un voyage prochain. Menez bredouille. C’était tellement drôle que je l’ai engagé. »
Extérieur. Mer.
Inutile de chercher à obtenir des réponses sur le sens de son œuvre, ses thématiques. Quand on lui fait remarquer qu’il fait des films de bande, Jacques Rozier paraît presque surpris. Puis concède qu’il filme peu les histoires d’amour et que souvent il s’agit de « petites aventures collectives ». Et ce goût pour les vacances, pour la mer et les îles ? « Les vacances, c’est des moments de liberté ou les gens se trouvent face à eux-mêmes. Et puis ça me permet de filmer en extérieur. L’espace est chez moi déterminant, j’aime beaucoup le bord de mer. J’ai grandi à Paris mais j’ai passé beaucoup de temps en Vendée, lorsque j’étais enfant et adolescent, ce qui explique mon attirance. Et c’est vrai que j’aime aussi beaucoup la Méditerranée qui est une mer complètement différente puisque la Vendée c’est les vagues, l’Océan en prise directe, alors que la Méditerranée c’est plus un endroit où on plonge, où l’on regarde…»
Comment finir
Outre les difficultés de sortie de certains de ses films, la légende dit que Jacques Rozier a du mal à finir ses films tout court. Rozier lui-même qualifie Nono et Nénesse, film vidéo tourné en 1975 d’« OVNI inachevé », Fifi Martingale, sélectionné à la Mostra de Venise en 2001 n’est jamais sorti, et le dernier opus, Le Perroquet bleu, n’est « tourné qu’à moitié ». Il faut dire que les anecdotes fourmillent sur les tournages impossibles de Jacques Rozier : une disparition d’un tournage pendant trois jours, une table de montage mise en garde-meuble à La Roche sur Yon,…« Il a l’instinct de ce qu’il faut pour un film mais il est brindezingue alors parfois il rate la route », résume Jean-François Stévenin, qui fut son assistant. Jacques Rozier tempère. « On raconte beaucoup d’histoires à mon sujet. Que sans doute je n’avais pas envie de me fatiguer. Mais pas du tout, je n’ai aucune volonté de faire de grandes parenthèses. Je ne demanderais pas mieux que de faire trois films par an. Mais il n’y a plus de producteurs à l’ancienne, d’aventuriers qui prennent des risques, des gens qui ont la fibre de la production et le système se délite. Les Dauman, Rassam, Balsan, ont malheureusement disparu. Mais C’est vrai que c’était plus facile autrefois de gagner de l’argent avec le cinéma. » Du coup, Rozier s’est parfois produit lui-même, comme Fifi Martingale, avec l’apport de Canal +. « Le désagrément c’est qu’avant c’était un travail dont j’étais déchargé. L’avantage c’est que je contrôle les films ». Il assure d’ailleurs qu’il va faire quelque chose de ce film Fifi Martingale (dont il est également monteur), invisible depuis sa présentation à la Mostra de Venise en 2001. « Le film est un peu mou au départ. Il y a notamment au début une scène que j’aime beaucoup, qui est comme une parodie de Au théâtre ce soir, et je n’ai pas voulu couper. Mais elle dure 7 minutes, ce qui est long. On est à une époque où il faut accrocher le spectateur dans les 3 minutes. Donc je pense ajouter un peu de musique pour accélérer le rythme et couper un peu quand même. » A suivre… !
Emmanuelle Mougne
Lire la chronique du Coffret Jacques Rozier.