Publié par Dissidenz le 05/12/2008 à 20:05

John Cassavetes en cinq films

John Cassavetes
On n’y croyait plus : moult fois reportés, enfin disponibles en France dans un coffret de 7 DVD édité par Océan : Shadows, Faces, Une femme sous influence, Meurtre d’un bookmaker chinois et Opening Night. Auteur mythique, majeur et incontournable, mort à soixante ans en 1989, John Cassavetes ne bénéficia pas de l’habituelle longévité des cinéastes (il est né un an après Clint Eastwood) et ne nous laisse que douze films dont trois sont généralement considérés comme mineurs (les deux films de studio réalisés pour le producteur Stanley Kramer, Un enfant attend et La ballade des sans espoirs ainsi que son dernier, Big trouble, il est vrai quasi invisible). Un coffret qui constitue sans nul doute la pièce centrale et indispensable pour apprécier toutes les facettes de cet auteur.

On lui adjoindra Minnie and Moskowitz (MK2), Gloria (Columbia), Love Streams (Cinemalta) et Un enfant attend (Cinemalta), eux déjà disponibles en DVD. Ne manque encore que La ballade des sans espoirs, Big trouble et surtout Husbands pour une édition complète de l’œuvre de Cassavetes en DVD en zone Europe.

On trouvait en bonus dans Minnie and Moskowitz l’indispensable portrait de John Cassavetes réalisé pour Cinéastes de notre temps par André S. Labarthe en 1965 et 1968. Le coffret édité par Océan n’est pas en reste avec des bonus qui occupent deux DVD à eux seuls. Ils rassemblent les bandes-annonces originales, des entretiens inédits avec ses plus proches collaborateurs (Gena Rowlands, Peter Falk, Ben Gazzara, Seymour Cassel, Al Ruban, Lea Goldoni…), des interviews sonores réalisées par les critiques et historiens du cinéma Michel Ciment et Michael Henry Wilson (150 mn), le documentaire inédit “Anything for John” réalisé par Doug Headline et Dominique Cazenave, qui retrace l’ensemble de la carrière de l’artiste via des images d’archives, des vidéos de tournage, des interviews de ses proches… (90 mn). Chacune des films enfin est introduit par Patrick Brion, historien du cinéma, et un cinéaste, Alain Corneau, Claude Miller ou Jean-François Stévenin.

Films majeurs et bonus à foison permettent aussi de tracer une frontière entre un Cassavetes plutôt classique et un Cassavetes résolument moderne ainsi que le rappelait Gilles Deleuze. Dans l’Image temps, il ne lui fallait pas moins de quatre chapitres pour évoquer l’oeuvre du cinéaste. Pour les chapitres de l’Image-mouvement concernant l’Image-affection et la crise de l’image action il faisait ainsi souvent référence à Shadows et Faces alors que les chapitres de l’Image-temps concernant les puissances du faux et le cinéma du corps appelaient les exemples d’Une femme sous influence et du Bal des vauriens.

On notera donc ainsi que Deleuze n’avaient pas eut notre chance et n’avait pu avoir accès qu’au Bal des vauriens, version mutilée de Meurtre d’un bookmaker chinois. Car si Cassavetes fut de son vivant même considéré comme un mythe, la diffusion de son œuvre en France fut assez difficile.

Shadows, premier prix du cinéma indépendant.

Shadows commença… par une collecte lancée dans une émission de radio, Night people de Gene Sheppard, à 1h du matin. Cassavetes déclare alors qu’il est possible de faire un film totalement libre des contraintes commerciales imposées par les studios si chaque auditeur lui envoie un dollar. Le lendemain, Cassavetes reçoit 2 000 billets de 1 dollar et se retrouve derrière la caméra à filmer des improvisations sur “un schéma rodé”, le film n’était pas écrit ! Durant quatre mois, Cassavetes tourne des scènes autour de la vie d’une famille noire à new-yorkais. “Je croyais, dit-il, tenir un outil magique pour filmer des impressions ; de ce que sont les gens plutôt que leur vie intérieure”.

Le soir de la première la salle était comble mais rapidement tous les spectateurs sont partis. Ce qui n’empêche pas Jonas Mekas d’écrire dans Film Culture que les cinéastes de la nouvelle génération pouvaient désormais faire leurs films eux-mêmes. Pour marquer l’événement, Film Culture crée d’ailleurs un Prix du cinéma indépendant (Independent Film Award) dont elle donne l’étrenne à Cassavetes le 26 janvier 1959. Dans ses attendus, la revue souligne que Shadows “plus qu’aucun film américain récent, présente la réalité contemporaine d’une manière neuve et non conventionnelle (…) les situations et l’atmosphère de la vie nocturne new-yorkaise y sont rendues de façon vive, cinématographique, vraie”.

Après l’échec de la première qui semblait irréparable, Cassavetes obtient de producteurs indépendants 15 000 dollars pour dix jours de tournage supplémentaires. Dans le portrait réalisé pour Cinéastes de notre temps par André S. Labarthe en 1965 et 1968, John Cassavetes déclare. “La première version a été montrée à des cinéphiles qui l’ont trouvé merveilleuse, dit-il, et le bruit a couru que la seconde version était plus commerciale. Mais je préfère les dix jours du nouveau tournage aux quatre mois de tournage improvisé.” Et plus jamais en effet, il n’improvisera.


Faces, un mythe.

Repéré par les studios, Cassavetes tourne La ballade des sans espoir puis Un enfant attend, qui marque la dernière apparition de Judy Garland à l’écran. Le film déplaît au producteur Stanley Kramer qui le remonte contre le gré de son réalisateur. Cassavetes claque alors la porte des studios.

Loin du système hollywoodien, il va réaliser des films indépendants avec sa femme, l’actrice Gena Rowlands, qu’il a épousé en 1953 et ses amis. Le résultat, génial, sera Faces.

Sans avoir de sujet précis en tête au départ, l’esprit créateur de Cassavetes tourne à plein régime, les idées s’accumulent et le premier brouillon fait 265 pages et ne retrace seulement que la moitié du film. Cassavetes craint qu’il ne dure 10 heures et commence le film avec 10 000 dollars.

En 1965, quand Labarthe vient le voir à Los Angeles en plein montage, il est plein d’espoirs : “C’est un inconvénient du cinéma fauché, fait de manière non professionnelle mais nous préférons ça (…) faire un film libre. Nous ignorons s’il est bon. Mais cela vaut la peine, cette année sans salaire, pour exprimer quelque chose. Si l’on ne s’amuse pas, on crève…. Assumer le rire en plein drame. Etre capable de filmer les joies : c’est tellement mieux que les soucis (politique, religion) qui nous font perdre tant de temps” déclare-t-il encore.

Car le cinéma de Cassavetes ne sera jamais politique allant même jusqu’à totalement ignorer la guerre du Vietnam et les protestations qu’elle entraîne. Le but de Cassavetes c’est “‘d’éviter l’autocensure et trouver une vérité intime ; pour cela travailler sur un sujet dont la vérité nous échappe un peu.”

Six mois de tournage, trois ans de finition et une maison hypothéquée pour un résultat unique dans l’histoire du cinéma que Thierry Jousse décrira ainsi “Caméra toujours en mouvement, s’accrochant aux gestes des acteurs, elle semble constamment tâtonner, chercher fébrilement, les visages, les corps dans de longs plans séquences, caméra à l’épaule. Elle n’est pas isolée mais comprise dans l’action. Le montage incarne une autre forme de mouvement, plus libre, privilégiant le télescopage : le raccord part sur un mouvement esquissé de l’acteur, mais ensuite changement brusques d’axes. Panoramiques ultra rapides, séries spasmodiques de gros plans non raccordés, inserts.”

Une femme sous influence ou neuf séquences pour un chef d’œuvre.

Cette technique un peu grandiloquente, excessive et violente Cassavetes la reprendra dans Husbands (1970) avant de réaliser une unique et brillante comédie avec Minnie and Moskowitz (1971)

En 1974, Une femme sous influence est un nouveau chef d’œuvre. De Faces, il a gardé une organisation en grands blocs de séquences mais abandonné toutes les afféteries : plans longs, contre-plongées, raccord brusques sur des gros plans. Il a gardé aussi le sujet ce que Al Ruban avait pu décrire comme “Un film sur la vie de tous les jours à laquelle vos voisins ne prêtent pas attention”.

Il décrit d’abord en cinq séquences les 24 heures qui vont précéder l’enfermement en hôpital psychiatrique de Mabel. Celle-ci avait pourtant offert cinq arguments prouvant que c’était à son mari prendre soin d’elle dont le dernier était évidemment le plus bouleversant : “l’amour, l’amitié, le confort, une bonne mère, je t’appartiens mais perd pied”.

Pour ce grand film d’acteur où Peter Falk et Gena Rowlands sont magnifiques, Cassavetes n’utilise aucun plan long, même dans la scène où Mabel est censée déraper vers la folie. Le montage en champ contrechamp classique entre Mabel et ceux qui la regardent et la jaugent, le médecin, son mari et sa belle-mère, accentue au contraire la contrainte sociale extérieure qui pèse sur Mabel et empêche le couple de retrouver l’intimité nécessaire à l’amour. C’est ce que dira Mabel-Rowlands au travers des magnifiques dialogues écrit par son mari : “Tu sais qu’il s’agit de nous et tu vas avec eux dehors, alors qu’on devrait être dedans”.

Les quatre dernières séquences au lyrisme limpide sont consacrées aux enfants, à une ballade en mer et au retour de Mabel au foyer.

Meurtre d’un Bookmaker chinois

Après ce sommet, Cassavetes réalise un film de genre, Meurtre d’un bookmaker chinois. Mais ce film noir déjoue constamment l’attente du spectateur en intercalant entre de courtes scènes de suspens, de longues plages où Cosmo (Le splendide Ben Gazzara) fait preuve de l’élégance et de la classe qui, en raison d’un traumatisme enfantin, sont sa raison de vivre. D’où ce nom de Monsieur Sophistication pour vedette de son show érotique et des strip-teaseuses qui se nomment les divines, d’où la longue séquence des orchidées offertes aux quatre danseuses, d’où aussi le refus de ne perdre qu’une petite somme au jeu.

L’action du film se déroule sur quatre jours et chacun des soirs est repérable par les différents habits que porte Cosmo : costume blanc, costume noir, blouson de cuir et chemise verte. Le film, essentiellement nocturne, est en effet aussi celui où Cassavetes portera le plus loin son expérimentation sur la couleur. On remarquera aussi un long plan de deux minutes, où Gazzara, pourtant grièvement blessé, réussit à redonner de l’allant à sa troupe menacée par la déprime et les chamailleries. “Nous ne pouvons donner que de l’amour, c’est la seule chose dont je sois riche” dira M. Sophistication lorsque Cosmo sera condamné à retrouver la seule famille qui lui reste, celle du spectacle.

Le film est mal distribué en France. Il sort sous le titre Le bal des vauriens, amputé de près de trente minutes par rapport à la version voulue par Cassavetes. Le sort de Opening night, pourtant nouveau chef d’œuvre sera pire encore.

Opening night, synthèse de l’œuvre.

Dans Opening night, la célèbre comédienne de théâtre Myrtle Gordon (Gena Rowlands) est la vedette d’une pièce de Sarah Goode : The Second Woman. La pièce parle de la diminution progressive de son pouvoir de femme qui va de paire avec la maturité. A un moment de la vie, la jeunesse meurt et une seconde femme entre en scène, c’est ce que Sarah Goode veut faire accepter à Myrtle mais celle-ci se révolte contre ce personnage contre-nature qu’on veut lui faire interpréter. Alcool aidant, elle s’invente le fantôme de Nancy, une jeune admiratrice passionnée dont elle a vu la mort par accident le soir d’une représentation. Elle dialogue avec le fantôme de la jeune femme comme si elle était la première femme de sa vie.

La folie guettait la Mabel d’Une femme sous influence comme elle guette ici Myrtle. Mais, c’est grâce à sa capacité à se créer des hallucinations que l’actrice va réussir à échapper encore pour un temps au destin qui la condamne à vieillir.

Cassavetes va donc ici pour faire intervenir le fantôme de Nancy recourir aux même procédés que dans Faces. En choisissant des très gros plans sur les parties des visages de Myrtle et Nancy, le réalisateur parvient à nous convaincre qu’elles ne font qu’une personne. Les inserts alternants de leurs mains ou d’une partie de leur visage les font se fondre en une même personne irradiante d’espoir.

Hymne à la créativité des acteurs et des gens du spectacle pour échapper à la tristesse et au désespoir devant la fuite du temps et des sentiments, ce film marquera profondément Pedro Almodovar qui s’en servira comme sous texte dans Tout sur ma mère (age du héros, reprise de la scène de l’accident et flash-back sur le souvenir de celui-ci) après l’avoir vu juste avant le tournage : “Hier j’ai vu Opening Night et j’ai reçu ce film comme la confidence de quelqu’un, et à laquelle je participe pleinement, c’est une émotion active. C’était le moment le plus intense de ma vie depuis des mois. Je serais tellement fier si je pouvais faire un film comme celui là. Il y a tous les éléments que j’aime dans les histoires et au cinéma : une actrice, une pièce de théâtre, le rapport avec le metteur en scène, l’amant qui est un acteur et un incommensurable océan de douleur !”.

Chef-d’oeuvre de lyrisme de culot et d’humour, Opening night, réalisé en 1978 ne sortira en France que quatorze ans plus tard, en 1992. Il faudra le succès de Love streams qui obtient l’Ours d’or au festival de Berlin en 1984 pour que Meurtre d’un bookmaker chinois ressorte dans sa version originale. Faces, Ainsi va l’amour ressortiront ensuite puis enfin Opening night présenté d’abord au festival de La Rochelle en 1987 dans une version sans sous titres, évidemment bouleversante. C’est alors le début de la reconnaissance par une nouvelle génération de cinéphiles de l’œuvre de Cassavetes qui devient le réalisateur mythique qu’il est aujourd’hui.

Jean-Luc Lacuve

Bibliographie :
- Thierry Jousse : “John Cassavetes”, 1989, ed. Cahiers du Cinéma, collection Auteurs.
- Dominique Noguez : Une renaissance du cinéma, le cinéma “underground” américain.
- Portrait de John Cassavetes réalisé pour Cinéastes de notre temps par André S. Labarthe en 1965 et 1968.

Plus d’informations sur le coffret John Cassavetes.

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