Catherine Bernstein est née d’un père français (juif, issu d’une famille particulièrement touchée par l’extermination), et d’une mère allemande, dont le père était officier dans la Wehrmacht. Logiquement déchirée par cette double appartenance antinomique, Catherine Bernstein a choisi de se tourner vers le cinéma pour essayer de comprendre, en s’interdisant toute partialité et tout pathos dans la mise en scène. Cela donne, côté allemande, Kassel, années 30 : une trilogie allemande, et côté juif, Assassinat d’une modiste.
Kassel, années 30 : une trilogie allemande réunit trois documentaires (Oma, Les raisins verts, Les absentes) pensés à l’origine individuellement mais qui se sont finalement imposés, l’un après l’autre, au fur et à mesure que la réalisatrice tournait.
Oma (grand-mère en allemand) situe le contexte : la réalisatrice retrouve les camarades de classe de sa grand-mère à Kassel -petite ville allemande où elles ont passé leur baccalauréat dans les années 30- et les interroge sur leur vécu de l’Histoire : refus de s’inscrire au parti nazi ou déni de l’histoire, toutes les positions se rencontrent. Un état des lieux rigoureux et parfois terrifiant de la prise de conscience allemande.
Puis dans Les raisins verts, Catherine Bernstein pose la question de la culpabilité collective qui ronge les enfants de la guerre, toujours à Kassel, en interrogeant cette fois les camarades de classe de sa mère : ces femmes, petites filles pendant la Seconde Guerre Mondiale, portent la responsabilité d’une Histoire qu’elles n’ont pas vécue et d’une honte que leurs parents ignorent…
Les absentes ce sont les sept juives de la classe de la grand-mère de la réalisatrice qui ont disparu à la fin des années 30 sans qu’aucune de leurs condisciples n’ait cherché à savoir ce qu’elles étaient devenues… Catherine Bernstein est partie à leur recherche… Cette enquête va la conduire en Afrique du Sud, à Londres, en Israël, aux Etats-Unis et en Pologne, à l’emplacement des camps de concentration de Maidanek et Sobibor, en repassant par Kassel dont les archives municipales, aussi lacunaires, aussi opaques soient-elles, vont lui fournir l’essentiel de ses informations. En sauvant de l’oubli les noms et figures de Frida Jankowiak, Elsa Jankowiak, Elsbeth Kaufman, Norgard Koch, Ilse Levy, Cilly Oppenheimer et Rosel Wallach, en retraçant leurs parcours, Les absentes met à jour le destin ordinaire et extraordinaire de sept juives allemandes « apatrides », prises dans la tourmente nazie.
Une trilogie aussi édifiante que troublante qui pose la question de la responsabilité individuelle et collective et met en lumière le douloureux héritage de plusieurs générations ainsi que la problématique de la transmission.
Bande annonce de Kassel, années 30 : une trilogie allemande :
Assassinat d’une modiste, diffusé sur Arte en 2006, est une enquête qui décrit avec minutie -et pour la première fois au cinéma- les rouages administratifs de la spoliation des biens juifs en France sous le régime de Vichy, et ce à travers le destin de Odette Bernstein -grand-tante de la réalisatrice-, dite Fanny Berger, modiste à succès dans les années 30. On découvre ainsi avec effroi, de documents d’archives en témoignages saisissants, l’horreur tranquille avec laquelle fonctionnaires, policiers, administrateurs, notaires, banques et « bons pères de famille » ont participé activement, d’une simple signature, à la spoliation des juifs et à l’organisation de leur déportation -de Drancy à Auschwitz en passant par Beaune-la-Rollande, en ce qui concernera Fanny Berger.
Bande annonce de Assassinat d’une modiste :
Le DVD du film propose par ailleurs en suppléments des éclairages passionnants sur le rôle de la Caisse des dépôts et consignations dans ce processus de spoliation et sur la Commission d’Indemnisation des Victimes des Spoliations (CIVS) mise en place après la guerre, nourris par les recherches de l’historien Jean-Marc Dreyfus et de la magistrate Rosine Cusset, tandis que Hélène Mouchard-Zay, directrice du Centre d’Etude et de Recherche sur les Camps d’Internement du Loiret (Cercil), revient quant à elle sur l’histoire des camps du Loiret.
Deux documentaires singuliers, universels et bouleversants à découvrir de toute urgence.
Plus d’informations sur les DVD de la trilogie de Kassel et de Assassinat d’une modiste.
Françoise Duru
“Il y a deux réalisateurs qui me stupéfient vraiment par la façon dont ils font les choses. La plupart des réalisateurs, Martin Scorsese, David Lean, tous ces gens là, je connais à peu près leurs secrets. Mais Quentin Tarantino et Franck Capra font des choses dont je n’arrive pas à comprendre la conception. Tarantino prend une séquence qui semble vraiment simple et paisible et tout d’un coup vous avez peur, et je ne sais pas pourquoi. Plus encore que chez Hitchcock, vous sentez que quelque chose de terrible va arriver, et en plus il y met de l’humour. J’adore ça, je ne sais pas comment il le fait, c’est de la magie pour moi. Franck Capra, lui, va faire un film avec vingt ou trente personnages et chaque personnage a une personnalité unique, et ce ne sont pas des stéréotypes, ils sont humains et réellement incarnés. Comment réussit-il cela ? Je ne le sais pas, c’est de la magie. J’aimerais pouvoir un jour créer autant de personnages mémorables. La vie est belle doit contenir vingt personnages qui sont tous riches, vivants, des gens dont vous vous sentez proche, que vous avez l’impression de connaître. Son cinéma est moral et ça ne me pose pas de problème, il a aussi de l’humour, un sens du tragique, il y a dans son cinéma de la jalousie et de la douleur, des choses comme ça.”



