Publié par Dissidenz le 28/01/2009 à 20:02

Mémoire et transmission

Assassinat d'une modisteCatherine Bernstein est née d’un père français (juif, issu d’une famille particulièrement touchée par l’extermination), et d’une mère allemande, dont le père était officier dans la Wehrmacht. Logiquement déchirée par cette double appartenance antinomique, Catherine Bernstein a choisi de se tourner vers le cinéma pour essayer de comprendre, en s’interdisant toute partialité et tout pathos dans la mise en scène. Cela donne, côté allemande, Kassel, années 30 : une trilogie allemande, et côté juif, Assassinat d’une modiste.

Kassel, années 30 : une trilogie allemande réunit trois documentaires (Oma, Les raisins verts, Les absentes) pensés à l’origine individuellement mais qui se sont finalement imposés, l’un après l’autre, au fur et à mesure que la réalisatrice tournait.

Oma (grand-mère en allemand) situe le contexte : la réalisatrice retrouve les camarades de classe de sa grand-mère à Kassel -petite ville allemande où elles ont passé leur baccalauréat dans les années 30- et les interroge sur leur vécu de l’Histoire : refus de s’inscrire au parti nazi ou déni de l’histoire, toutes les positions se rencontrent. Un état des lieux rigoureux et parfois terrifiant de la prise de conscience allemande.

Puis dans Les raisins verts, Catherine Bernstein pose la question de la culpabilité collective qui ronge les enfants de la guerre, toujours à Kassel, en interrogeant cette fois les camarades de classe de sa mère : ces femmes, petites filles pendant la Seconde Guerre Mondiale, portent la responsabilité d’une Histoire qu’elles n’ont pas vécue et d’une honte que leurs parents ignorent…

Les absentes ce sont les sept juives de la classe de la grand-mère de la réalisatrice qui ont disparu à la fin des années 30 sans qu’aucune de leurs condisciples n’ait cherché à savoir ce qu’elles étaient devenues… Catherine Bernstein est partie à leur recherche… Cette enquête va la conduire en Afrique du Sud, à Londres, en Israël, aux Etats-Unis et en Pologne, à l’emplacement des camps de concentration de Maidanek et Sobibor, en repassant par Kassel dont les archives municipales, aussi lacunaires, aussi opaques soient-elles, vont lui fournir l’essentiel de ses informations. En sauvant de l’oubli les noms et figures de Frida Jankowiak, Elsa Jankowiak, Elsbeth Kaufman, Norgard Koch, Ilse Levy, Cilly Oppenheimer et Rosel Wallach, en retraçant leurs parcours, Les absentes met à jour le destin ordinaire et extraordinaire de sept juives allemandes « apatrides », prises dans la tourmente nazie.

Une trilogie aussi édifiante que troublante qui pose la question de la responsabilité individuelle et collective et met en lumière le douloureux héritage de plusieurs générations ainsi que la problématique de la transmission.

Bande annonce de Kassel, années 30 : une trilogie allemande :

Assassinat d’une modiste, diffusé sur Arte en 2006, est une enquête qui décrit avec minutie -et pour la première fois au cinéma- les rouages administratifs de la spoliation des biens juifs en France sous le régime de Vichy, et ce à travers le destin de Odette Bernstein -grand-tante de la réalisatrice-, dite Fanny Berger, modiste à succès dans les années 30. On découvre ainsi avec effroi, de documents d’archives en témoignages saisissants, l’horreur tranquille avec laquelle fonctionnaires, policiers, administrateurs, notaires, banques et « bons pères de famille » ont participé activement, d’une simple signature, à la spoliation des juifs et à l’organisation de leur déportation -de Drancy à Auschwitz en passant par Beaune-la-Rollande, en ce qui concernera Fanny Berger.

Bande annonce de Assassinat d’une modiste :

Le DVD du film propose par ailleurs en suppléments des éclairages passionnants sur le rôle de la Caisse des dépôts et consignations dans ce processus de spoliation et sur la Commission d’Indemnisation des Victimes des Spoliations (CIVS) mise en place après la guerre, nourris par les recherches de l’historien Jean-Marc Dreyfus et de la magistrate Rosine Cusset, tandis que Hélène Mouchard-Zay, directrice du Centre d’Etude et de Recherche sur les Camps d’Internement du Loiret (Cercil), revient quant à elle sur l’histoire des camps du Loiret.

Deux documentaires singuliers, universels et bouleversants à découvrir de toute urgence.

Plus d’informations sur les DVD de la trilogie de Kassel et de Assassinat d’une modiste.

Françoise Duru

Publié par Dissidenz le 28/01/2009 à 20:01

BILL PLYMPTON - Réalisateur

La vie est belle (1946) de Frank Capra.
La vie est belle“Il y a deux réalisateurs qui me stupéfient vraiment par la façon dont ils font les choses. La plupart des réalisateurs, Martin Scorsese, David Lean, tous ces gens là, je connais à peu près leurs secrets. Mais Quentin Tarantino et Franck Capra font des choses dont je n’arrive pas à comprendre la conception. Tarantino prend une séquence qui semble vraiment simple et paisible et tout d’un coup vous avez peur, et je ne sais pas pourquoi. Plus encore que chez Hitchcock, vous sentez que quelque chose de terrible va arriver, et en plus il y met de l’humour. J’adore ça, je ne sais pas comment il le fait, c’est de la magie pour moi. Franck Capra, lui, va faire un film avec vingt ou trente personnages et chaque personnage a une personnalité unique, et ce ne sont pas des stéréotypes, ils sont humains et réellement incarnés. Comment réussit-il cela ? Je ne le sais pas, c’est de la magie. J’aimerais pouvoir un jour créer autant de personnages mémorables. La vie est belle doit contenir vingt personnages qui sont tous riches, vivants, des gens dont vous vous sentez proche, que vous avez l’impression de connaître. Son cinéma est moral et ça ne me pose pas de problème, il a aussi de l’humour, un sens du tragique, il y a dans son cinéma de la jalousie et de la douleur, des choses comme ça.”

Plus d’informations sur La vie est belle.

Bill Plympton
Bill Plympton est un dessinateur, animateur, réalisateur et producteur de films d’animation indépendants américains. Après avoir débuté comme cartoonist et illustrateur, il réalise son premier film d’animation en 1983, Boomtown. Nominé aux Oscars en 1988 pour Your Face, il devient l’une des signatures visuelles de MTV pour laquelle il réalise la série Plymptoons. Il réalise son premier long-métrage, The Tune, en 1992, entièrement auto financé. Il a depuis réalisé L’impitoyable lune de miel et Les mutants de l’espace. Son dernier long-métrage, Des idiots et des anges, est actuellement à l’affiche.

Lire l’entretien avec Bill Plympton.

Publié par Dissidenz le 14/01/2009 à 13:52

Des idiots et des anges - Plympton nous donne des ailes

Des Idiots et des Anges
Après l’expérience douloureuse que fut pour Bill Plympton la production de son précédent long métrage Hair High, c’est par le biais d’une formule allégée que sort aujourd’hui son nouveau film, entièrement réalisé à partir de scans de ses dessins, animés par ordinateur pour un budget divisé par quatre, dans un style dont l’esthétique épouse à la perfection le propos du film et semble en parfaite adéquation avec sa patte visuelle si reconnaissable.

C’est assez paradoxalement la révolution digitale qui aura permit à Bill Plympton de revenir à un style plus primitif. Limité jusqu’à il y a quelques années par les couts de transfert du numérique vers la pellicule, c’est sur celluloïd que Plympton devait travailler en adaptant son trait aux exigences du support. Libéré par une chute des couts qui rend aujourd’hui le travail sur ordinateur possible à moindres frais, Bill Plympton peut aujourd’hui retrouver la spontanéité du travail au crayon sur papier tout en bénéficiant de la souplesse d’une exploitation en numérique. Son nouveau film inaugure pour lui une nouvelle ère et on ne peut que constater que Des idiots et des anges est, au delà d’un beau film, une vraie réussite technique.

C’est l’histoire d’une crapule ordinaire qui un beau matin se voit pousser des ailes. Semblant mues par une volonté propre, elles le rendront meilleur tout en suscitant autour de lui jalousie et convoitise avant de changer de mains, ou plutôt de dos. C’est à une plongée dans une Amérique d’avenues de maisons dupliquées et de bars glauques que nous invite Bill Plympton, à la rencontre de l’homme dans son ordinaire médiocrité, son idiotie crasse. Le dessin opposant lignes fortes et hachures pour représenter les pleins restitue parfaitement l’impression de grisaille uniforme que vient renforcer l’utilisation d’une palette restreinte tirant vers la monochromie. Le style général évoque les dessinateurs d’Europe de l’Est et renforce l’universalité d’un propos fort sur la grâce et la rédemption, la possibilité pour l’homme d’échapper à sa propre médiocrité. Traversé de superbes fulgurances poétiques, régulièrement sailli de traits de l’humour corrosif dont il a le secret, le film est la superbe réussite, peut être le plus abouti de ses long-métrages, d’un auteur à découvrir impérativement pour ceux qui ne connaitraient pas l’œuvre de cet iconoclaste génial qui signe ici une œuvre bouleversante et plastiquement superbe.

Olivier Gonord

Lire l’entretien avec Bill Plympton.

La bande annonce du film :

Publié par Dissidenz le 14/01/2009 à 13:52

Entretien avec Bill Plympton

Des Idiots et des Anges

Vous utilisez dans ce film une technique inédite.
Oui, c’est nouvelle façon de faire pour moi même si j’ai fait quelques courts métrages de cette façon, comme des répétitions. Nous avons fait Shuteye Hotel et un clip video pour Kanye West, Heard’em Say, nous avons du le faire en une semaine, trois minutes de video en une semaine, il fallait donc vraiment aller vite, c’était une bonne répétition de faire ce film sans utiliser de caméra, juste des scans sur un ordinateur.

Est-ce à suite aux difficultés que vous avez rencontré sur Hair High que vous avez decidé d’utiliser cette nouvelle méthode de travail ?
Oui, mais il y a aussi d’autres raisons. A la fin des années 90 il était encore très coûteux de transférer des fichiers numériques sur pellicule, avec le temps les coûts n’ont cessé de diminuer et vers 2004-2005 il est devenu équivalent de tourner en pellicule et de transférer du digital vers du film. Quand cela s’est équilibré nous avons décidé de passer au numérique.

Etait-ce uniquement pour des raisons économiques ou y voyiez vous un intérêt artistique ?
Il y avait bien sûr un intérêt artistique. Cela nous permet de faire des modifications plus facilement, nous pouvons jouer avec les couleurs, c’est plus rapide. J’adore travailler sur pellicule mais nettoyer les cellulos est un cauchemar, faire en sorte qu’ils soient parfaits. S’il y a une seule petite erreur il faut retourner toute la séquence et cela coûte très cher.

Quelle influence a eu la technique employée sur le style visuel du film ?
Pour la première fois j’ai pu utiliser des dessins au crayon, je n’ai jamais pu le faire avec le celluloïd, nous avons essayé, nous les avons passé dans un ordinateur mais c’était très brouillon, c’était de mauvaise qualité, les lignes n’étaient pas nettes. Aujourd’hui les détails sont très précis et propres. Il y a beaucoup de couches sur le dessin, j’utilise la gomme, je redessine, c’est très subtil, les machines n’arrivaient pas à saisir tout ça avant.

Pourquoi avoir choisi d’employer ces tons monochromes ?
Je voulais que cela soit plus sombre, plus maléfique, je voulais plus d’atmosphère, quelque chose proche du film noir. C’est un film très différent de ce que je fais d’habitude. Je crois que le public veut voir des choses différentes, il ne veut plus voir la traditionnelle animation par ordinateur avec des animaux et des histoires gaies. Je voulais faire quelque chose de très sombre et de plus profond, plus psychologique, c’est aussi pour ça que j’ai utilisé cette technique.

Vous portez une fois de plus un regard sombre sur la société américaine.
Oui mais c’est plus européen que d’habitude. La musique est très européenne par exemple, nous avons Tom Waits qui est américain mais dont la musique a quelque chose de germanique, nous avons deux musiciens français, Nicole Renaud et Didier Carmier qui est guitariste, c’est un groupe hollandais qui a fait la chanson d’ouverture et nous avons également Pink Martini. La musique est très internationale.
(Lire la suite…)

Publié par Dissidenz le 14/01/2009 à 13:52

Patrick Cardon - Editeur

Michael (1924) de Carl Th. Dreyer.
Michael
“J’avoue que je suis fasciné par de nombreux films italiens des années 60, que je trouve très sexe, comme un film qui s’appelait selon mon souvenir La Religieuse de Monza dont la thématique de “la baguette magique” d’un homme qui va faire éclater le formatage des personnes qui s’ennuient, le thème du phallus libérateur, rejoint les préoccupations de Pasolini.
Mais j’avais plutôt envie de vous parler de Carl Th. Dreyer, qui pour beaucoup est représenté par Jeanne d’Arc. Et ça a été assez étrange pour moi de découvrir il y a assez peu de temps, grâce à des historiens allemands des mouvements homosexuels que Dreyer avait réalisé un film tout à fait étonnant. Michaël raconte l’histoire d’un peintre et de son modèle. Le modèle est hétérosexuel mais on voit naître et se construire tout le désir du peintre et une relation tout à fait ambivalente. Alors que l’historiographie nous répète que le meilleur film de Dreyer est Jeanne d’Arc ou Ordet, ça pose la question des critères d’évaluation. Cela poste la question de l’identité de Dreyer. Comment a-t-il pu parler d’un sujet pareil au milieu des années 20 ? Cela pose la question de l’adaptation puisque c’est l’adaptation d’un roman d’Herman Bang. Ca pose aussi la question de comment réexaminer l’analyse d’un film comme Jeanne d’Arc dans une perspective queer. Derrière ce film c’est toute la question de la recherche identitaire comme avec Anders als die Andern, premier film homosexuel de l’histoire (1919) avec dans un des rôles principaux le docteur Magnus Hirschfeld, fondateur de l’Institut de sexologie de Berlin et dont le surnom ne fut ni plus ni moins que le Einstein du sexe.”

Propos recueillis par Jean-Jacques Rue.

Plus d’informations sur Michael

Patrick Cardon
Patrick Cardon, a de multiples casquettes et un lourd passé de flibustier du militantisme homosexuel. Militant dans les années 70 du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire, proche de l’Internationale situationniste, à la tête en 1979 d’une liste homosexuelle aux élections municipales d’Aix-En-Provence, puis aux législatives sous la bannière du PSU, il a dans les années 1990, recentré ses activités vers le militantisme culturel : éditeur d’incunables et d’études homosexuelles, il a pendant près de 12 ans dirigé le Festival de films Question de Genres à Lille avant de migrer à Montpellier vers des cieux plus cléments.

Le site des éditions Questions de genre.