Ce qui déroute le plus dans UNITED RED ARMY c’est que le film de Koji Wakamatsu n’obéit à aucune règle, aucun code et ne se plie à aucun système autre que le sien : une totale liberté de ton et d’expression qui l’ont amené à produire et réaliser UNITED RED ARMY à la manière d’un guérillero (c’est-à-dire en s’auto-finançant complètement, en faisant exploser sa maison pour les besoins du film, en hypothéquant sa salle de cinéma, en assurant la direction de production, le montage du film, jusqu’à la distribution et à l’exploitation en salles au Japon…).
Le film dure ainsi 3h10 (hurlements des fumistes qui ont décrété qu’une durée de film supérieure à 2h nuisait à leur santé, lamentations des défaitistes qui ne voient pas comment s’en sortir, protestations des übermensch qui avaient déjà tout compris avant que Wakamatsu -73 ans-, vous et moi réunis ne soyons nés), mélange des genres inédits (documentaire, film d’action, pamphlet politique, soupçon de terreur, sans jamais de complaisance –la réalité étant autrement plus dure) et surtout ne ménage pas son public (pas d’identification possible) tout en puisant sa force et sa légitimité dans l’Histoire elle-même vu que Wakamatsu s’est attaché à décrire des faits historiques réels. Que les néophytes se rassurent : « Je crois qu’il n’y a aucune incidence à connaître ou pas la situation du Japon à cette époque pour comprendre ce qui se passe, explique le cinéaste ; d’ailleurs, la première partie constituée des images d’archives et des vrais commentaires de l’époque replace l’action dans son contexte historique. L’élément de départ, c’est le fait que les étudiants soient la cible du pouvoir politique et de la répression policière. »
Ce qui est par ailleurs inédit –mais que le public non japonais ne sait pas forcément–, c’est que les événements d’Asama relatés dans le film, qui ont traumatisé le Japon au début des années 70 et ont eu un impact décisif sur l’histoire politique de l’Archipel ainsi que sur le plan international pour toute la suite, sont racontés pour la première fois de l’intérieur, trois autres films sur le même sujet ayant été réalisés du point de vue des policiers, ce qui a décidé l’ex yakusa devenu cinéaste et plus contestataire que jamais à franchir le pas : « Au Japon il y a tant de films sur l’affaire Asama, tant de films confus, fantasmés ou mensongers que je voulais restaurer la vérité et la transmettre aux générations futures. » En conversant longuement avec l’un des membres rescapés, Kunio Bando (aujourd’hui toujours en cavale), Wakamatsu rétablit ainsi une vérité historique tout en se gardant de prendre parti, même s’il n’y a aucun doute qu’il salue l’engagement originel des protagonistes de l’affaire : « Ils étaient prêts à mourir. Les gens qui ne comprennent pas que certains soient prêts à mourir et qui jouissent d’une situation confortable, sans jamais avoir eu à se battre, n’ont pas le droit de juger ces jeunes. » Après une pause : « Ils ont malheureusement fini par reproduire entre eux ce que l’Etat leur faisait subir. J’imagine qu’il y a ici quelque chose d’atavique et aussi très propre à la culture japonaise, qui privilégie le groupe au détriment de l’individu, même si cela n’explique pas tout [NDLR : précisons en effet que les deux leaders de l’Armée Rouge Unifiée étaient en fait des leaders par défaut, tous les véritables leaders ayant été emprisonnés. Ceci explique notamment leur rivalité et leur besoin de s’affirmer en tant que chefs.] ». Et de conclure implacablement : « Victimes et agresseurs étaient dans la même logique, et les révolutionnaires ont fini par succomber à la logique du pouvoir absolu. Il faut le répéter : le pouvoir tue. S’il y a un message dans mon film, c’est bien celui-ci. »
Françoise Duru
United Red Army de Koji Wakamatsu (Japon, 2008), avec Maki Sakai, Arata, Go Jibiki, Akie Namiki. Interdit aux moins de 12 ans. En salles le 6 mai. Plus d’infos sur le film, les salles et les horaires : www.united-red-army.com
Voir la Bande annonce de United Red Army:
Voir aussi l’entretien avec Koji Wakamatsu.