Alors que les vacanciers commencent à se répandre à travers la France et que Dissidenz prend ses quartiers d’été en adoptant un rythme de mise à jour mensuel jusqu’à septembre, l’actualité des salles, elle, ne s’arrête pas. Deux films de la deuxième quinzaine de juillet ont retenu notre attention avec pour thème commun l’évasion. Mais pas d’exotisme touristique ici, ou alors de manière transversale: ce sont des carcans sociaux desquels l’on s’évade -d’une destinée tracée, d’un cadre dans lequel on étouffe. Au programme donc le nouveau film d’Alain Guiraudie, Le roi de l’évasion, et la reprise d’une rareté japonaise de 1963, Une jeune fille à la dérive de Kiriro Urayama.
Un quadra à la dérive.
Armand Lacourtade est vendeur de matériel agricole. A 43 ans, son homosexualité lui pèse et il s’interroge sur ce que peut être le modèle de vie hétérosexuel avec femme, enfant et jolie maison « si la majortié des gens font cela depuis la nuit des temps c’est que ce n’est peut être pas si mal ». Il fait un soir la connaissance de Curly, lycéenne avec qui il va vivre une histoire passionnelle et rocambolesque. Réalisateur des remarqués courts et moyens métrages Les héros sont immortels, Ce vieux rêve qui bouge ou Du soleil pour les gueux, Alain Guiraudie signe avec Le roi de l’évasion son troisième long métrage après Pas de repos pour les braves et Voici venu le temps. Prenant pour point de départ la vie quotidienne d’un « homosexuel de campagne », le film rompt avec les représentations traditionnelles des homosexuels dans le cinéma français, forcément beaux, un peu folles, soignés, parisiens, branchés. On rentre ici dans l’ordinaire d’une population marginale, fait de dragues d’aires de repos, de filatures dans les ruelles, de semi clandestinité. De ce point de départ Alain Guiraudie tire une fable réjouissante sur la remise en question de son mode de vie par un quadragénaire en mal d’identité. Dans un sud ouest en partie fantasmé -et un des grands plaisirs du film vient de ces lègéres distorsions de la réalité- dans lequel 90% de la population semble être homosexuelle et partage le secret d’une plante aux multiples vertus, à la fois Viagra et EPO, la fabuleuse dourougne, Armand voit en Curly la possibilité d’échapper à ce que lui semble être son destin de célibataire dragueur d’agriculteur. Contre l’avis de ses amis qui tentent de le dissuader, contre les parents de la jeune fille, très remontés, Armand et Curly vont donc fuir. Mais quand il s’agira de se poser et d’envisager cette vie à deux Armand fuira à nouveau et trouvera refuge dans la réconciliation avec lui même, par l’entremise d’une figure locale mythique : le “vieux queutard”. Porté par ses comédiens, le formidable Ludovic Berthillot et la très touchante et juste Hafsia Herzi, aussi inventif et drôle que vecteur d’interrogations profondes, Le roi de l’évasion est une œuvre singulière et réjouissante dont le regard sensuel qu’il porte sur les corps n’est pas la moindre des qualités.
La reine de l’évasion.
Wakae a 15 ans et vit dans un petit village côtier du Japon. Son père, alcoolique et pauvre s’occupe mal d’elle depuis la mort de sa mère. Hôtesse dans un bar, elle fait la connaissance de Saburo après avoir volé une paire de chaussures. Saburo vit dans l’ombre écrasante de son frère et entame avec Wakae une relation passionnée. Rattrapée par son larcin, Wakae est rejetée par Saburo et, suite à un incendie, est placée en maison de redressement. Réalisé par Kiriro Urayama en 1963, Une jeune fille à la dérive est le deuxième film de cet ancien assistant de Shoei Imamura et Yuzo Kawashima pour la Nikkatsu, et reçut la médaille d’or au festival de Moscou. Décrivant les affres de la vie ordinaire d’une jeune fille d’un milieu rural et pauvre, le film d’une grande beauté formelle surprend par sa narration inventive et riche dans l’utilisation de l’ellipse. Si Wakae semble subir les évènements et que ses rares actes moteurs la placent dans des situations délicates, elle partage avec le Armand Lacourtade de Alain Guiraudie l’envie d’échapper à son destin, aux chemins tracés pour elle. Elle ne sera pas geisha, elle ne se soumettra à personne… tout en se laissant porter par des évènements sur lesquels elle n’a que peu de prise. Comme Armand, c’est par l’acceptation de la prise en main de son destin que Wakae pourra finalement trouver une forme de paix et de foi dans l’avenir. Dans le rôle de Wakae, Masako Izumi qu’on reverra quelques années plus tard chez Seijun Suzuki, irradie la pellicule. Aussi fragile qu’elle peut être déterminée, elle incarne toute la complexité d’un âge charnière. Vif et habilement écrit, jamais misérabiliste, Une jeune fille à la dérive est est une petite rareté à (re)découvrir de toute urgence.
Francis Chérasse
Voir la rencontre avec Alain Guiraudie à l’occasion de la sortie en DVD de Ce vieux rêve qui bouge et de Du soleil pour les gueux.
“C’est un documentaire très étonnant. Etonnant pour l’époque, étonnant par la façon dont il est fait et aussi par son histoire, par la façon dont il a marché ou pas selon les pays et ce qu’il a déclenché à l’étranger. C’est l’histoire d’une poétesse qui a décidé à un moment de sa vie, en ayant été marié(e) et en ayant un garçon, d’adopter le sexe qu’elle a toujours eu : le sexe féminin. Donc à un moment, sans qu’on rentre dans les détails, elle adopte des vêtements de femmes et mène la vie d’une femme, dans un village de Normandie. Elle n’est pas truculente, je la trouve même assez dure, sa femme est elle assez truculente. Elle a accepté, elle a suivi le parcours, elle vit avec un(e) poête, à partir de là c’est quelqu’un qui a mis la vie en poésie et le changement de sexe est devenu secondaire. Les deux sont dans une association assez réjouissante. C’est un film qui a été peu diffusé mais étonnamment la réalisatrice est partie ensuite aux Etats-Unis où le film s’est fait connaître et où elle a passé deux ans de sa vie à en parler dans des conférences. Ils ont semble-t-il halluciné là bas qu’on puisse faire un film sur un tel sujet et qu’il ait été fait comme ça. C’est parti sur un jeu. Ils ont tous joué. Il y a un moment donné qui est assez drôle où elle est devant une table et elle sert de petits verres et il y a autant de verres que de gens de l’équipe, on sait que derrière ils vont poser micros et caméras et s’assoir avec elle. On ne parle pas de sexualité, ça ne nous regarde pas, c’est leur affaire de couple. C’est sur la marge, sur la réalité mais aussi sur des choses oniriques, il y a des images flamboyantes, on décolle complètement. Il y a une façon assez douce et tendre d’avoir abordé ce couple et la famille. »