Aquilea est assiégée. L’ennemi est aux portes de la ville, l’invasion est pour demain. Organisée en réseau clandestin, la résistance tente d’en freiner la progression.
Filmée dans un noir et blanc aux contrastes saisissants, cette éternelle histoire de ville assiégée prend, devant la caméra de Hugo Santiago et sous la plume du tandem Jose Luis Borges / Adolfo Bioy Casares, une dimension métaphysique et poétique inédite. En s’attachant au fil narratif de son récit complexe et à ses personnages caractérisés avec soin, Invasion en sublime les motivations et compose une ode inoubliable aux éternelles forces de résistances, passées et à venir. Réalisé en 1969, présenté en ouverture de la première Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, le film connut un étrange destin. Interdit en 1974, son négatif fut volé avant qu’une restauration lui redonne vie en l’an 2000. Retour en compagnie du réalisateur Hugo Santiago sur un joyau du cinéma sud américain à redécouvrir de toute urgence dans un coffret DVD trilingue (français, anglais, espagnol) comprenant 2 DVD et un livre de 156 pages, disponible en exclusivité sur Dissidenz et dans une sélection de points de vente à partir du 1er décembre 2009.
Comment est né le film ?
J’habitais la France, j’étais rentré à Buenos Aires où j’avais fait deux courts métrages. J’avais une idée toute simple, celle d’une ville envahie et défendue par un groupe de gens. J’ai d’abord vu Bioy Casares a qui j’ai raconté l’idée et qui m’a dit « il faut raconter ça à Borges ». Le jour même nous sommes allés le rencontrer à la bibliothèque nationale dont il était le directeur. Je lui ai raconté l’idée que j’avais, peu de choses, j’ai parlé de la ville, un peu à l’image de Buenos Aires, j’ai dit qu’elle était assiégée et qu’un groupe de gens la défendraient. Je n’avais qu’une idée vague et un nom : Invasion. Je connaissais Borges, j’avais été son élève durant une année et je l’avais rencontré régulièrement jusqu’à mon départ pour la France en 59. Borges et Bioy étaient de grands cinéphiles, Borges avait d’ailleurs fait un peu de critique cinématographique quand il était jeune. Ils avaient écrit ensemble deux scénarios qui n’avaient pas été réalisés, ils restaient sur une mauvaise expérience avec le cinéma. Ils ont d’abord fait un texte de vingt pages, il y avait quelques personnages, quelques séquences, certaines issues des souvenirs de l’un ou l’autre, et peu du travail de lien qu’il faisaient merveilleusement dans leurs nouvelles. Mon argument de base pour collaborer avec eux était que ce film et cette idée de film appartenaient à un univers dont Borges et Bioy étaient les maîtres et que si je le faisais seul je le ferais « à la manière de ». Alors puisqu’ils étaient là, pourquoi ne pas le faire avec les originaux ? Borges a beaucoup aimé cet argument, il a beaucoup rit. Ils m’ont demandé une critique de leur travail. Je n’osais pas la faire devant Borges alors je l’ai fait devant Bioy d’abord. Il m’a dit qu’il allait partir pour l’europe pour plusieurs mois et que Borges attendait un retour de ma part. Le jour même du départ de Bioy je suis allé voir Borges à la bibliothèque nationale et pendant plusieurs heures j’ai analysé leur texte et, armé d’un courage dont j’ignore toujours d’où il provenait - j’étais jeune et Borges était Borges – j’ai analysé et critiqué leur travail, tout en lui disant mon enthousiasme. J’ai parlé sans arrêt, pendant deux ou trois heures, quand j’ai fini par arrêter il a marqué un temps et m’a dit « très bien, nous commençons demain ». On a commencé le lendemain et nous avons écrit pendant un an. Dès leur premier traitement ils avaient pensé qu’il ne fallait pas produire un texte littéraire qui serait adapté par la suite. Il fallait penser et écrire un film. C’est ce qui les amusaient, faire de la littérature ils le faisaient déjà seuls, ils l’avaient même fait ensemble. Il était tout de suite clair qu’on allait travailler séquence par séquence. Une structure s’est dessinée, très travaillée, qui s’est affinée au fur et à mesure que le temps passait. On l’a respectée, très rigoureusement. On avançait dans l’ordre. Les besoins pour pouvoir obéir à la ligne narrative que nous nous étions fixée et qui répondait à une structure se manifestaient au jour le jour, même l’apparition des personnages, l’émergence de ce qui allait être le groupe du sud.
Comment était ce pour vous, jeune homme, de travailler avec Borges ?
C’était merveilleux. Borges était notre maître à tous et nous avions une admiration infinie pour lui. Il était très curieux. Il essayait d’éviter que le poids de sa littérature, de son nom, ne gêne notre travail. Il demandait une critique constante. La moindre idée que je pouvais trouver merveilleuse devait être critiquée, souvent par l’humour, c’était un humoriste merveilleux. Il me faisait beaucoup rire. Il fallait passer par une critique approfondie de la chose avant de la valider. Au bout de quelques jours il n’y avait plus de place pour son statut de Borges. Je n’ai jamais travaillé avec quelqu’un avec qui le travail au jour le jour était aussi facile qu’avec Borges. Il n’y avait pas l’ombre d’une revendication personnelle dans aucun des aspects du travail. Il n’en avait pas besoin, il n’en avait plus besoin. Il avait déjà été, plus jeune, très fier, très orgueilleux, méchant, la parole très incisive, mais il n’y avait plus de questions d’orgueil, sauf celui de l’œuvre à venir. Et là dessus il était implacable. On revenait sur les choses, on retravaillait, on remettait en cause tout ce qu’on faisait.
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