« Le corps est comparable à une phrase qui consiste à être désarticulé, pour que se recomposent à travers une série de signes sans fin ses contenus véritables »
C’est par cette citation d’Hans Bellmer, artiste majeur du mouvement surréaliste, que s’ouvre le film ; véritable note d’intention, tant sur le fond que sur la forme, d’un documentaire singulier dont la progression narrative basée sur l’association d’idées et d’images n’est pas la moindre de ses qualités.
Après s’être intéressé aux ravages du conflit serbo-croate (Les vivants et les morts de Sarajevo, 1993) et avoir disséqué les retombées des évènements du 11 septembre (New York année zéro, 2002), Radovan Tadic confronte Orient et Occident en faisant le choix de l’approche structuraliste chère à Roland Barthes. C’est par le biais de faits à priori sans relation que le réalisateur va progressivement tisser un réseau de pistes s’entrecroisant ou se chevauchant, et qui prennent racine dans des domaines aussi variés que surprenants. De l’espionnage soviétique post-guerre froide à la conception du Shinkansen, équivalent japonais de notre TGV national, et son profil aérodynamique basé sur le physique de l’ornithorynque, chacun y est traité sous plusieurs angle, psychanalytiques, théologique ou métaphysique, pour mieux en cerner toutes les facettes. Mais plutôt que de céder à l’abstraction la plus totale, c’est par une avalanche d’exemples concrets, souvent cocasses, toujours fascinants, que la réflexion prend forme. Évoquée à plusieurs reprises comme nécessaire à l’équilibre du monde, la dualité qui le régit (amour et haine, réalité et fantaisie, ombre et lumière) se voit ainsi explicitée à l’écran par une visite à Greenwich, là où le méridien trouve son origine.
Si ces « petits morceaux choisis » sont plus que délectables, c’est également grâce aux personnalités hors-normes qui les composent. En sus des incontournables spécialistes, médecins et psychanalystes, on retiendra notamment une maîtresse dominatrice et ses relations avec la gente masculine ou encore l’évocation de l’anthropophagie par un de ses aficionados les plus connus : Issei Sagawa, le “japonais cannibale” qui a défrayé la chronique au début des années 80 après avoir découpé, cuisiné et dévoré une étudiante néerlandaise de passage chez lui, à Paris. La “preuve d’amour ultime” comme il aime à le répéter.
Ainsi, d’intervenants en intervenants, de faits en images, d’analogies rocambolesques en démonstrations tirées, volontairement, par les cheveux, les propos s’imbriquent les uns dans les autres d’une manière étrangement cohérente, suivant une logique absurde propre au surréalisme. Et si aux multitudes de pistes lancées, Radovan Tadic n’apporte pas vraiment de réponses, c’est avant tout parce qu’il privilégie le cheminement à la finalité, un processus intellectuel des plus stimulants pour qui voudra bien jouer le jeu de ses énigmes à tiroir.
Mathieu Col
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