Il fut un temps où la politique était une bataille idéologique, un lieu où s’affrontaient des visions du monde radicalement différentes, portées par des hommes qui les incarnaient totalement. Pierre Juquin est de ceux là. Entré au parti communiste au milieu des années cinquante à l’âge de 23 ans, il en sera exclu 35 ans plus tard pour avoir trop voulu rénover le parti après en avoir été le porte parole. Candidat dissident à la présidentielle de 1988, il s’est depuis rapproché des mouvements écologistes. C’est avec lui, que Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau (Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés) sont retournés filmer l’Auvergne, 10 ans après Pardevant Notaire. Sur ce territoire chargé d’Histoire, de Vercingétorix à celle du monde ouvrier, à travers des rencontres et des séquences à l’agencement mosaïque, se dessinent les thématiques qui traversent le film : la République, l’appartenance géographique, la guerre, le capitalisme, la religion, un certain rapport au monde.
Par touches, par les témoignages d’un ouvrier algérien ou d’un tailleur de Pierre qui entrent en résonance avec les propos de Pierre Juquin qui fait ici office de guide, se dresse un bilan de la société française et plus généralement du monde. Avec subtilité, sans didactisme, le film ouvre des pistes de réflexions passionnantes et révèle la complexe imbrication de ses thèmes. D’une cérémonie d’accession à la nationalité française à la rencontre avec un médecin dans une cité, le film juxtapose ses séquences comme autant de pierres qui toutes ensemble constituent l’édifice de cette Terre d’usage qui n’est jamais que ce que l’on en fait. L’Auvergne, filmée ici sans vaches et presque sans volcans, devient le territoire emblématique et privilégié de cette illustration exemplaire de la marche du monde à laquelle elle oppose la conscience et l’initiative individuelle. Guidé par la parole fascinante de Pierre Juquin, témoin des évolutions au cours des cinquante dernières années, le film distille l’idée d’une certaine forme de résistance face à la marche en avant forcée du monde, à cette illusoire fin de l’Histoire promise par le capitalisme. Passionnant dans son propos et dans sa forme, Terre d’usage est un film singulier à ne pas manquer.
Francis Chérasse
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Après L’Ecole de la Camorra et ses enfants criminels, Nico Di Biase s’attaque à un autre sujet sensible, celui de l’infanticide. Pour cela, c’est au sein d’un hôpital psychiatrique judiciaire, situé au beau milieu de la campagne italienne, qu’il pose sa caméra mais surtout son oreille. Car Le Sang Noir de Médée est à l’écoute de ses “protagonistes”, des femmes aussi meurtrières que meurtries, refusant leur maternité et se sentant incapables d’être mères. Elles s’y dévoilent intimement, sans aucun tabou, en faisant preuve d’une surprenante lucidité sur l’acte qui les a conduites là. Acte qu’on aurait trop facilement tendance à qualifier de monstrueux alors qu’il est avant tout désespéré, le résultat d’un passé douloureux et de l’accumulation de frustrations, familiales ou sociales, dont elles ont été victimes.
Musicien, journaliste et critique de cinéma, Julien Gester a travaillé aux Inrockuptibles, collaboré à Trafic et dirige aujourd’hui les pages Culture du magazine féminin Grazia. Il réalise régulièrement des cycles et programmations de films, a coordonné un guide du cinéma américain et pris part à plusieurs ouvrages collectifs, notamment une monographie de Nagisa Oshima. Il compose de la musique pour le cinéma au sein du duo Contingence (dernière bande-originale de film : Le Bel âge de Laurent Perreau).
Phénomène revêtant une infinité de formes, l’addiction n’aura jamais été autant d’actualité que dans nos sociétés modernes où, poussé par les multiples pressions du quotidien, l’être humain ne voit souvent comme seul échappatoire à son malaise que la plongée avec excès dans la consommation de substances diverses. Facile à se procurer, présent partout dans nos vies, l’alcool est une solution simple et facile d’accès aux problèmes qui nous tourmentent tout en conservant son aspect festif, et donc d’apparence inoffensif. Il est intéressant de constater que lorsque le cinéma décide de se pencher sur le sujet de l’alcoolisme, deux des plus célèbres, et plus réussis, films qui en traitent sont l’oeuvre de cinéastes connus avant tout pour leurs comédies : Billy Wilder avec Le Poison et Blake Edwards avec Le Jour du Vin et des Roses. Comme si être expert en humour permettait de relativiser la noirceur de l’homme et de s’emparer de tout sujet dramatique en évitant de sombrer dans le pathos le plus dégoulinant et les effets larmoyants. Un Singe sur le Dos ne tombe pas non plus dans cet écueil, Jacques Maillot -à qui l’on doit Nos Vies Heureuses (1999) et Les Liens du Sang (2008)- sachant rester digne lorsqu’il dresse le portrait d’un alcoolique sur le chemin de la guérison.
“C’est un film étonnant avec une lumière épatante, un travail dans le noir insensé, c’est vraiment un chef d’oeuvre. Les lumières sont poussées au maximum dans l’obscur, dans les contrastes, dans des nuits où l’on ne voit absolument rien, rien que ce qu’il faut. C’est l’histoire de quelqu’un qui ne voit que ça, un personnage complètement à part, qui espionne sa voisine, il rentre chez elle, touche des choses, dérange des choses. On est là, on ne voit que ce qu’il voit, c’est vraiment étonnant, j’ai rarement vu un film aussi bien éclairé. »