Après avoir étudié l’histoire de l’art et avoir obtenu un diplôme à l’IDHEC, Vincent Dieutre réalise en 1995 son premier film, Rome désolée. Enseignant à la Femis et à l’université Paris VIII, il a depuis réalisé une dizaine de films dont quatre (Entering Indifference, Bonne Nouvelle, Bologna Centrale et Despuès de la Revolucion) sortent aujourd’hui regroupés en un précieux coffret DVD. Retour sur une œuvre à part.
Bien qu’inscrit dans des projets différents (trilogie des villes pour les uns, trilogie européenne pour les autres), les films réunis ici procèdent de la même démarche stylistique. Des images glanées dans les lieux cadres, Chicago, Paris, Bologne ou Buenos Aires savamment agencées, et, en voix-off, un texte lu par le réalisateur et une seconde voix qui le ponctue. A travers le rapport direct du réalisateur aux lieux qu’il visite ou revisite, à travers le récit de ses expériences et de ses souvenirs, se perçoit la substance réelle de ces espaces traversés. Vincent Dieutre filme l’espace à hauteur d’homme, en confrontant touches impressionnistes et grands axes il restitue la perception de ces espaces étrangers. Les villes étrangères que l’on visite ne sont pas des successions de monuments, ce sont des trajets en bus et des ruelles ordinaires. Les lieux de Vincent Dieutre sont concrets et l’image 8mm ou la vidéo leur confère cet aspect à la fois rugueux et flou du souvenir. Les lieux de Vincent Dieutre sont peuplés de fantômes, ceux des amis, ceux des amants. Il filme la mémoire, la sienne, l’individuelle, et la collective. L’auteur se raconte en voix-off, il raconte la drogue, l’amour, le sexe qu’il filme aussi d’une manière inédite en en restituant le chaos et la chair. Ce qui pourrait tenir de l’essai intellectuel prétentieux et vain est ici avant out une expérience poétique subjective et sensorielle qui frappe juste, au cœur.
La manière cinématographique de Vincent Dieutre est unique, inclassable, bouleversant repères et habitudes. On la qualifie parfois d’absconse, elle est pourtant tout le contraire. Rarement on aura vu, par la seule force de l’évocation, par la conjonction d’images et de sons apparemment disjoints, aussi bien restituées la perception subjective et le travail de la mémoire. Ce cinéma qui « coute dix fois plus cher à sortir en salles qu’à produire », Vincent Dieutre le défend aussi au sein du collectif Point Ligne Plan qui rassemble régulièrement d’autres cinéastes chercheurs comme François Imbert, Arnaud des Pallières ou Chantal Akerman. La sortie de quatre de ses films en DVD est l’opportunité de découvrir ces territoires inédits et de se laisser porter par l’hyper acuité stimulante d’un réalisateur dont il convient de vite mesurer l’importance.
Francis Chérasse
Plus d’informations sur Bonne Nouvelle
Plus d’informations sur Bologna Centrale
Plus d’informations sur Despues de la Revolucion
Plus d’informations sur Fragments sur la grâce
Voir le site Point Ligne Plan