Publié par Dissidenz le 20/05/2010 à 17:48

Ne le libérez pas

Michel VaujourMichel Vaujour fut l’un des plus célèbres détenus de France. Ancien braqueur fiché au grand banditisme, il a, sur une période de trente années, passé 27 ans en cellule dont 17 en isolement. Evadé trois fois de prison durant la seule année 1975, il s’échappera également du quartier de haute sécurité où il est alors enfermé à la faveur d’une visite au juge d’instruction qu’il prend en otage avec un pistolet en savon. Oui, comme Woody Allen dans Prends l’oseille et tire toi. En 1986, il réussit l’évasion la plus spectaculaire de l’histoire carcérale française en s’échappant de la prison de la Santé à bord d’un hélicoptère piloté par Nadine sa femme, sœur de Gilles son frère d’arme. Cet épisode donnera naissance en 1992 à un film de Maroun Bagdadi, La fille de l’air, dans lequel Béatrice Dalle tient le rôle de Nadine. Quatre mois plus tard, Michel Vaujour prend une balle dans la tête lors d’un nouveau braquage et repart, hémiplégique, pour la prison. En 2003, suite à une remise de peine record de seize ans, Michel Vaujour retrouve la liberté, sur ses deux jambes.

Psychosociologue de formation, Fabienne Godet a recueilli et filmé la parole de Michel Vaujour. Le film pourrait être le parcours exemplaire d’un jeune homme à l’école du vice, c’est pourtant loin de n’être que ça. La petite frappe de village qui bascule dans la criminalité pour « casser la dynamique de vie qui t’emmenait tout droit à l’usine, le chemin qui était celui de nos pères » tombe d’abord pour vol de voiture et apprend en prison (« pour moi c’était l’ENA »), puis, pour survire dans son engrenage d’évasions, passe aux braquages. Mais ce qui intéresse la réalisatrice et ce qui fait le prix du témoignage de Michel Vaujour c’est le rapport qu’il a toujours entretenu avec l’institution carcérale. Perçue comme un rite de passage, une entrée dans le grand monde de la criminalité, la prison n’a pourtant immédiatement plus été que le lieu duquel il faut s’enfuir, comme si c’était sa vocation première. Entièrement focalisé sur ce dessein, Vaujour a tout mis en œuvre pour y parvenir. Il raconte le travail de déshumanisation, la violence des QHS, et raconte sa résolution. Maintes fois brisé, il n’a jamais baissé les bras. Mais si cet homme a pourtant été remis en liberté avec une remise de peine de seize ans c’est qu’un travail s’est effectué en lui. La réalisatrice le suit, chez lui, avec sa mère ou son cousin, avec ses copains et le filme de près, en gros plans, en très gros plans. On lit parfois sur son visage la dureté dont il a pu faire preuve mais ce qui frappe avant tout c’est l’apaisement qui transparait. « Ne me libérez pas, je m’en charge », le titre pourrait sonner comme une bravade. A la vision du film il s’éclaire d’un jour nouveau. Au fond des blocs de béton des QHS, Vaujour est toujours resté un homme libre et la renaissance qu’il évoque en parlant de sa sortie, légale, de prison est celle d’un homme aujourd’hui libéré de ses propres schémas de pensé et de la spirale criminelle dans laquelle il était plongé. La dernière évasion de Vaujour était sans doute la plus difficile à accomplir.

Le copieux DVD du film propose en boni, sur un second DVD, plus de deux heures d’entretiens avec Michel Vaujour, trois de ses différents avocats, un ancien co-détenu, avec la réalisatrice, le producteur ou le monteur.

Francis Chérasse

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