Publié par Dissidenz le 01/07/2010 à 15:53

De la contestation à l’action

L'extase des angesCinéaste incontournable de la nouvelle vague japonaise, Koji Wakamatsu s’est imposé par son rythme de tournage stakhanoviste, sa rigueur stylistique et son engagement total vis-à-vis des sujets qu’il traite. Avec le second coffret qui lui est consacré, 4 nouvelles perles noires (et pink) sont mises en avant, réalisées entre 1969 et 1972, dont le mélange singulier d’érotisme, de violence et de révolte surprend toujours près de 40 ans plus tard.
Tous prennent racine dans les mouvements contestataires de l’époque : LA SAISON DE LA TERREUR, huis-clos clinique, nous montre un révolutionnaire repenti placé sous surveillance et se complaisant dans l’oisiveté, RUNNING IN MADNES, DYING IN LOVE suit l’errance de deux amants, un jeune contestataire et sa belle-soeur après le meurtre accidentel de son frère par celle-ci, une passion charnelle mise en valeur par la caméra de Wakamatsu, filmant les corps au plus près de leurs ébats ainsi que les somptueux paysages de la province japonaise, bien loin de la jungle urbaine de ses autres films ; SEX JACK est quant à lui une critique acerbe de ces mouvements dits révolutionnaires mais se réfugiant dans de longs discours verbeux au lieu d’agir pour la cause qu’ils défendent tandis que L’EXTASE DES ANGES, un des films les plus fameux de son auteur, place son intrigue au coeur d’un groupuscule extrémiste n’ayant pas peur d’utiliser les armes pour faire passer leur message. Groupuscule qui va être mis à mal, jusqu’à l’implosion, par les tensions internes, dissensions et autres traîtrises, le tout appuyé par la bande-son free jazz et certaines séquences au montage à la limite de l’expérimental, mêlant couleurs et noir & blanc, entre rêve et réalité.
Enchainant les films à un rythme métronomique, Koji Wakamatsu n’oublie jamais de soigner leur esthétique, faisant preuve d’une maîtrise formelle sans pareille. De LA SAISON DE LA TERREUR à L’EXTASE DES ANGES, on ne peut que se réjouir de cette insolente constance.

Mathieu Col

Le coffret Koji Wakamatsu volume 2 (4 DVD) est disponible dès le 6 juillet dans tous les points de vente habituels et sur www.dissidenz.com.
Chacun des 4 films du coffret est également disponible à l’unité ici :
Acheter le DVD de LA SAISON DE LA TERREUR
Acheter le DVD de SEX JACK
Acheter le DVD de RUNNING IN MADNESS, DYING IN LOVE
Acheter le DVD de L’EXTASE DES ANGES
Les 4 films sont préfacés par Jean-Pierre Bouyxou, Gaspar Noé, Danielle Arbid et André S. Labarthe.

Egalement disponibles en DVD : le coffret Koji Wakamatsu volume 1 (4 DVD) et chacun des 4 DVD inclus dans le coffret : LES SECRETS DERRIERE LE MUR, LES ANGES VIOLES, QUAND L’EMBRYON PART BRACONNER, VA VA VIERGE POUR LA DEUXIEME FOIS.

Le coffret Koji Wakamatsu volume 3 (4 DVD) sortira le 2 novembre 2010 et contiendra les films VIOLENCE SANS RAISON, SHINJUKU MAD, NAKED BULLET et LA VIERGE VIOLENTE.

Publié par Dissidenz le 01/07/2010 à 15:53

Tournée de Mathieu Amalric

TourneeUn ancien producteur télé à succès parti aux Etats-Unis après avoir tout quitté revient en France à la tête d’une troupe de danseuse de « New Burlesque ». Tout en manageant la tournée de ses strip-teaseuses, il marche sur les cendres de son ancienne vie. De cette histoire d’impossible rédemption, l’acteur fétiche du nouveau cinéma d’auteur français tire le portrait fascinant d’un producteur-tourneur un peu flambeur, un peu looser, qui sacrifie sa vie au profit de son art. Aux shows flamboyants superbement filmés (on ne saluera jamais assez le formidable travail de Christophe Beaucarne sur le film) succèdent les moments d’attentes, les transferts, les halls d’hôtels et avec eux le vide inhérent à ces voyages qui n’en sont pas vraiment. Mais à cette tentation du spleen répond l’incroyable vitalité de ces femmes – véritables performeuses qu’Amalric a rencontré lors de leur passage en France – qui balaient les contrariétés dans un éclat de rire. Ce sont elles, et c’est plus généralement le désir des femmes qui régit la vie du film, à l’image d’une anthologique séquence de drague autoroutière dans laquelle la caissière derrière son guichet (Aurélia Petit) s’avère incroyablement troublante par la seule force d’un désir assumé et joueur. Ode à la femme, subtil, drôle et mélancolique juste ce qu’il faut, Tournée est le chef d’œuvre de Mathieu Amalric cinéaste.

Francis Chérasse

Publié par Dissidenz le 01/06/2010 à 18:26

A fleur de peau

Danielle ArbidDans Seule avec la Guerre et Aux Frontières, la réalisatrice d’origine libanaise Danielle Arbid nous livre sa vision du Moyen-Orient, avec fragilité et amertume. Deux films liés par une même envie d’aller à la rencontre des gens, de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais.

A l’origine de Seule avec la Guerre, il y a ce besoin de comprendre un pays et ses habitants, de lutter contre l’oubli de ce conflit entre chrétiens et musulmans qui a fauché d’innombrables vies au Liban entre 1975 et 1990. Dix ans après, les blessures sont encore profondes. Au sein d’un Beyrouth en pleine reconstruction, la réalisatrice et son cameraman visitent les endroits clés de la capitale libanaise, où résonnent encore le bruit des armes à feu et les cris des victimes, une Histoire récente que tout le monde préférerait oublier. Dans un pays où règne le silence, Danielle Arbid, interroge, dérange, irrite même parfois, et soulève des questions sensibles, des questions enfouies sous les décombres des guerres passées. Le film s’attache ainsi à mettre un visage sur les bourreaux en les laissant s’exprimer sur leurs actes. Hantés par les crimes commis, contaminés par la violence à un point où il leur est impossible de se déplacer sans arme, symbole d’une addiction au combat ou plus simplement d’une incapacité à s’intégrer au sein d’un monde sans guerre (et non pas en paix). Au point où l’un d’entre eux ne cesse de se rendre sur les lieux des massacres auxquels il a participé, pour ne pas oublier.
Plus apaisé, mais en surface seulement, Aux Frontières nous fait visiter, sous la forme d’un road movie, une région dont la singulière beauté ferait presque oublier la violence sourde, larvée, qui l’habite. Autour d’un pays qui, années après années, reste le centre d’attention du monde moderne, gravite tout un maelström d’émotions et de sentiments contradictoires, de l’amour à la haine, de la haine à la tristesse. Tout le monde a son avis sur le nom à lui donner : Israël ou Palestine ? Celui de ces jeunes gens amusés à l’idée de jeter des pierres par dessus les barbelés, de cet homme s’y rendant tous les jours pour aller travailler ou encore du Hezbollah, radical évidemment, puisque comme l’avance un des membres du mouvement le mot « Israël » est banni de leur langage. Une histoire de rencontres donc, au gré du périple de la réalisatrice qui s’est fixée pour principe de ne jamais traverser les limites de l’Etat hébreux, préférant sillonner les routes du Liban, de la Syrie et de la Jordanie, jusqu’à l’Egypte.
Des séquences en super 8 rythment les deux documentaires de leur grain si particulier. Les images semblent hors du temps, presque irréelles, montrant parfois des scènes de vie, parfois la réalisatrice en pleine errance dans un Moyen-Orient qu’elle ne reconnaît plus. Un soin apporté à l’esthétique ne rendant ces documentaires que plus passionnants encore.

Mathieu Col

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Publié par Dissidenz le 20/05/2010 à 17:48

Ne le libérez pas

Michel VaujourMichel Vaujour fut l’un des plus célèbres détenus de France. Ancien braqueur fiché au grand banditisme, il a, sur une période de trente années, passé 27 ans en cellule dont 17 en isolement. Evadé trois fois de prison durant la seule année 1975, il s’échappera également du quartier de haute sécurité où il est alors enfermé à la faveur d’une visite au juge d’instruction qu’il prend en otage avec un pistolet en savon. Oui, comme Woody Allen dans Prends l’oseille et tire toi. En 1986, il réussit l’évasion la plus spectaculaire de l’histoire carcérale française en s’échappant de la prison de la Santé à bord d’un hélicoptère piloté par Nadine sa femme, sœur de Gilles son frère d’arme. Cet épisode donnera naissance en 1992 à un film de Maroun Bagdadi, La fille de l’air, dans lequel Béatrice Dalle tient le rôle de Nadine. Quatre mois plus tard, Michel Vaujour prend une balle dans la tête lors d’un nouveau braquage et repart, hémiplégique, pour la prison. En 2003, suite à une remise de peine record de seize ans, Michel Vaujour retrouve la liberté, sur ses deux jambes.

Psychosociologue de formation, Fabienne Godet a recueilli et filmé la parole de Michel Vaujour. Le film pourrait être le parcours exemplaire d’un jeune homme à l’école du vice, c’est pourtant loin de n’être que ça. La petite frappe de village qui bascule dans la criminalité pour « casser la dynamique de vie qui t’emmenait tout droit à l’usine, le chemin qui était celui de nos pères » tombe d’abord pour vol de voiture et apprend en prison (« pour moi c’était l’ENA »), puis, pour survire dans son engrenage d’évasions, passe aux braquages. Mais ce qui intéresse la réalisatrice et ce qui fait le prix du témoignage de Michel Vaujour c’est le rapport qu’il a toujours entretenu avec l’institution carcérale. Perçue comme un rite de passage, une entrée dans le grand monde de la criminalité, la prison n’a pourtant immédiatement plus été que le lieu duquel il faut s’enfuir, comme si c’était sa vocation première. Entièrement focalisé sur ce dessein, Vaujour a tout mis en œuvre pour y parvenir. Il raconte le travail de déshumanisation, la violence des QHS, et raconte sa résolution. Maintes fois brisé, il n’a jamais baissé les bras. Mais si cet homme a pourtant été remis en liberté avec une remise de peine de seize ans c’est qu’un travail s’est effectué en lui. La réalisatrice le suit, chez lui, avec sa mère ou son cousin, avec ses copains et le filme de près, en gros plans, en très gros plans. On lit parfois sur son visage la dureté dont il a pu faire preuve mais ce qui frappe avant tout c’est l’apaisement qui transparait. « Ne me libérez pas, je m’en charge », le titre pourrait sonner comme une bravade. A la vision du film il s’éclaire d’un jour nouveau. Au fond des blocs de béton des QHS, Vaujour est toujours resté un homme libre et la renaissance qu’il évoque en parlant de sa sortie, légale, de prison est celle d’un homme aujourd’hui libéré de ses propres schémas de pensé et de la spirale criminelle dans laquelle il était plongé. La dernière évasion de Vaujour était sans doute la plus difficile à accomplir.

Le copieux DVD du film propose en boni, sur un second DVD, plus de deux heures d’entretiens avec Michel Vaujour, trois de ses différents avocats, un ancien co-détenu, avec la réalisatrice, le producteur ou le monteur.

Francis Chérasse

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Publié par Dissidenz le 05/05/2010 à 19:06

Le cinéma de Vincent Dieutre

Vincent DieutreAprès avoir étudié l’histoire de l’art et avoir obtenu un diplôme à l’IDHEC, Vincent Dieutre réalise en 1995 son premier film, Rome désolée. Enseignant à la Femis et à l’université Paris VIII, il a depuis réalisé une dizaine de films dont quatre (Entering Indifference, Bonne Nouvelle, Bologna Centrale et Despuès de la Revolucion) sortent aujourd’hui regroupés en un précieux coffret DVD. Retour sur une œuvre à part.

Bien qu’inscrit dans des projets différents (trilogie des villes pour les uns, trilogie européenne pour les autres), les films réunis ici procèdent de la même démarche stylistique. Des images glanées dans les lieux cadres, Chicago, Paris, Bologne ou Buenos Aires savamment agencées, et, en voix-off, un texte lu par le réalisateur et une seconde voix qui le ponctue. A travers le rapport direct du réalisateur aux lieux qu’il visite ou revisite, à travers le récit de ses expériences et de ses souvenirs, se perçoit la substance réelle de ces espaces traversés. Vincent Dieutre filme l’espace à hauteur d’homme, en confrontant touches impressionnistes et grands axes il restitue la perception de ces espaces étrangers. Les villes étrangères que l’on visite ne sont pas des successions de monuments, ce sont des trajets en bus et des ruelles ordinaires. Les lieux de Vincent Dieutre sont concrets et l’image 8mm ou la vidéo leur confère cet aspect à la fois rugueux et flou du souvenir. Les lieux de Vincent Dieutre sont peuplés de fantômes, ceux des amis, ceux des amants. Il filme la mémoire, la sienne, l’individuelle, et la collective. L’auteur se raconte en voix-off, il raconte la drogue, l’amour, le sexe qu’il filme aussi d’une manière inédite en en restituant le chaos et la chair. Ce qui pourrait tenir de l’essai intellectuel prétentieux et vain est ici avant out une expérience poétique subjective et sensorielle qui frappe juste, au cœur.

La manière cinématographique de Vincent Dieutre est unique, inclassable, bouleversant repères et habitudes. On la qualifie parfois d’absconse, elle est pourtant tout le contraire. Rarement on aura vu, par la seule force de l’évocation, par la conjonction d’images et de sons apparemment disjoints, aussi bien restituées la perception subjective et le travail de la mémoire. Ce cinéma qui « coute dix fois plus cher à sortir en salles qu’à produire », Vincent Dieutre le défend aussi au sein du collectif Point Ligne Plan qui rassemble régulièrement d’autres cinéastes chercheurs comme François Imbert, Arnaud des Pallières ou Chantal Akerman. La sortie de quatre de ses films en DVD est l’opportunité de découvrir ces territoires inédits et de se laisser porter par l’hyper acuité stimulante d’un réalisateur dont il convient de vite mesurer l’importance.

Francis Chérasse

Plus d’informations sur Bonne Nouvelle
Plus d’informations sur Bologna Centrale
Plus d’informations sur Despues de la Revolucion
Plus d’informations sur Fragments sur la grâce

Voir le site Point Ligne Plan

Publié par Dissidenz le 21/04/2010 à 16:30

Terre d’Histoire, terre d’usage

Terre d'usageIl fut un temps où la politique était une bataille idéologique, un lieu où s’affrontaient des visions du monde radicalement différentes, portées par des hommes qui les incarnaient totalement. Pierre Juquin est de ceux là. Entré au parti communiste au milieu des années cinquante à l’âge de 23 ans, il en sera exclu 35 ans plus tard pour avoir trop voulu rénover le parti après en avoir été le porte parole. Candidat dissident à la présidentielle de 1988, il s’est depuis rapproché des mouvements écologistes. C’est avec lui, que Marc-Antoine Roudil et Sophie Bruneau (Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés) sont retournés filmer l’Auvergne, 10 ans après Pardevant Notaire. Sur ce territoire chargé d’Histoire, de Vercingétorix à celle du monde ouvrier, à travers des rencontres et des séquences à l’agencement mosaïque, se dessinent les thématiques qui traversent le film : la République, l’appartenance géographique, la guerre, le capitalisme, la religion, un certain rapport au monde.

Par touches, par les témoignages d’un ouvrier algérien ou d’un tailleur de Pierre qui entrent en résonance avec les propos de Pierre Juquin qui fait ici office de guide, se dresse un bilan de la société française et plus généralement du monde. Avec subtilité, sans didactisme, le film ouvre des pistes de réflexions passionnantes et révèle la complexe imbrication de ses thèmes. D’une cérémonie d’accession à la nationalité française à la rencontre avec un médecin dans une cité, le film juxtapose ses séquences comme autant de pierres qui toutes ensemble constituent l’édifice de cette Terre d’usage qui n’est jamais que ce que l’on en fait. L’Auvergne, filmée ici sans vaches et presque sans volcans, devient le territoire emblématique et privilégié de cette illustration exemplaire de la marche du monde à laquelle elle oppose la conscience et l’initiative individuelle. Guidé par la parole fascinante de Pierre Juquin, témoin des évolutions au cours des cinquante dernières années, le film distille l’idée d’une certaine forme de résistance face à la marche en avant forcée du monde, à cette illusoire fin de l’Histoire promise par le capitalisme. Passionnant dans son propos et dans sa forme, Terre d’usage est un film singulier à ne pas manquer.

Francis Chérasse

Télécharger le film Terre d’usage exclusivement sur Dissidenz

Publié par Dissidenz le 21/04/2010 à 16:29

D’un coup de pinceau

Le sang noir de MédéeAprès L’Ecole de la Camorra et ses enfants criminels, Nico Di Biase s’attaque à un autre sujet sensible, celui de l’infanticide. Pour cela, c’est au sein d’un hôpital psychiatrique judiciaire, situé au beau milieu de la campagne italienne, qu’il pose sa caméra mais surtout son oreille. Car Le Sang Noir de Médée est à l’écoute de ses “protagonistes”, des femmes aussi meurtrières que meurtries, refusant leur maternité et se sentant incapables d’être mères. Elles s’y dévoilent intimement, sans aucun tabou, en faisant preuve d’une surprenante lucidité sur l’acte qui les a conduites là. Acte qu’on aurait trop facilement tendance à qualifier de monstrueux alors qu’il est avant tout désespéré, le résultat d’un passé douloureux et de l’accumulation de frustrations, familiales ou sociales, dont elles ont été victimes.

Ces Médée modernes sont ici au nombre de deux. L’une, Stefania, a mis son nouveau né dans un sac suite à un déni de grossesse, l’autre, Giuliana, l’a défenestré. Difficile d’imaginer ces deux femmes capables de commettre de telles horreurs lorsqu’on les voit s’épanouir un pinceau à la main, plaquant leur psyché sur une large toile. La thérapie par l’art leur permet de s’exprimer plus facilement qu’avec des mots, chaque trait, chaque forme, chaque couleur étant l’occasion d’extérioriser une part d’elles-mêmes bien précise. La peinture et le dessin se font alors catharsis et facilitent la compréhension que les médecins peuvent avoir d’elles. C’est au travers de leurs oeuvres, souvent abstraites, que Stefania et Giuliana regagnent petit à petit confiance, prouvant par la même occasion qu’elles peuvent presque s’émanciper du centre et redevenir libres.

Si l’on évoque Médée, ce n’est pas uniquement pour l’infanticide en lui-même mais parce que tout comme la célèbre prêtresse de la mythologie grecque, leur souffrance les a conduites à reporter sur l’enfant, plus faible, la haine qu’elles avaient envers leur compagnon.

Le documentaire s’attache également à montrer le fonctionnement de ce type d’institution, et plus particulièrement la manière dont les différents spécialistes encadrent les “malades” : analyses détaillées et psychanalytiques de dessins, véritables réceptacles à angoisses et fantasmes, longues conversations enregistrées… tout cela n’ayant en fait qu’un seul but, cerner ce monstre qui sommeille en chacun d’entre nous, en attente de l’élément déclencheur, et néfaste, qui saura le réveiller.

Mathieu Col

Télécharger le film Le sang noir de Médée exclusivement sur Dissidenz

Publié par Dissidenz le 07/04/2010 à 14:47

Un singe sur le dos : récit d’une rédemption

Un singe sur le dosPhénomène revêtant une infinité de formes, l’addiction n’aura jamais été autant d’actualité que dans nos sociétés modernes où, poussé par les multiples pressions du quotidien, l’être humain ne voit souvent comme seul échappatoire à son malaise que la plongée avec excès dans la consommation de substances diverses. Facile à se procurer, présent partout dans nos vies, l’alcool est une solution simple et facile d’accès aux problèmes qui nous tourmentent tout en conservant son aspect festif, et donc d’apparence inoffensif. Il est intéressant de constater que lorsque le cinéma décide de se pencher sur le sujet de l’alcoolisme, deux des plus célèbres, et plus réussis, films qui en traitent sont l’oeuvre de cinéastes connus avant tout pour leurs comédies : Billy Wilder avec Le Poison et Blake Edwards avec Le Jour du Vin et des Roses. Comme si être expert en humour permettait de relativiser la noirceur de l’homme et de s’emparer de tout sujet dramatique en évitant de sombrer dans le pathos le plus dégoulinant et les effets larmoyants. Un Singe sur le Dos ne tombe pas non plus dans cet écueil, Jacques Maillot -à qui l’on doit Nos Vies Heureuses (1999) et Les Liens du Sang (2008)- sachant rester digne lorsqu’il dresse le portrait d’un alcoolique sur le chemin de la guérison.

Cet homme, c’est Francis, incarné par Gilles Lellouche, vendeur de voiture, mari attentionné et bon père de famille. En faisant le choix d’un personnage auquel pourra s’identifier le plus grand nombre, le film explicite les rouages qui peuvent l’amener à se laisser aller à détruire sa famille en se détruisant lui-même. De soirées alcoolisées en soirées alcoolisées, de pot amical en « dernier verre pour la route », c’est tout un système auquel il s’abandonne totalement qui va finir par broyer Francis et son entourage. A l’aide d’une structure délinéarisée par le biais de flashbacks, le film ne cesse de comparer le pendant et l’après (quelques plans suffisent pour qu’on comprenne la vie du couple avant que la consommation ne se durcisse), la cause et les conséquences. C’est ce qui fait sa force et démultiplie la puissance de la traversée de l’enfer subie par le personnage ainsi que les différentes phases inhérentes à la volonté de s’en sortir, telles que l’acceptation et le sevrage. Un chemin de croix douloureux qui nous permet d’assister aux bouleversantes réunions des Alcooliques Anonymes où, sans pudeur aucunes, ces gens se laissent aller à raconter des expériences touchant à l’intime. C’est durant ces instants fragiles, dénués de tout voyeurisme, qu’Un Singe sur le Dos dévoile toute sa sensibilité.

Mathieu Col

Acheter le DVD, télécharger le film en vidéo à la demande, ou tout simplement plus d’informations sur Un singe sur le dos : cliquez ici

Publié par Dissidenz le 24/03/2010 à 12:45

White Material, Black Land

White MaterialQuelque part en Afrique, Maria veille sur une plantation de café avec son ex-mari, son beau père et son fils. Alors que la menace d’une guerre civile sanglante se précise et que le danger se rapproche, elle refuse de quitter la propriété avant la fin de la récolte. Les injonctions des militaires n’y feront rien, elle restera jusqu’à ce que sa tâche soit terminée.

Ils sont trois. Trois générations, trois visages, trois temps du rapport des blancs vivant en Afrique au continent noir. Le patriarche est le seigneur du domaine, son propriétaire. Cloitré dans la plantation il attend sa dernière heure. Maria, elle, dirige d’une main de fer ses ouvriers. Elle aime cette terre, cette récolte est la sienne. Le fils, lui, l’héritier avachi, sera le seul à réellement percevoir ce qui se joue et se rangera du coté des insurgés, enfants soldats jetés armes à la main sur les routes.
Il y a les territoires. Celui de la demeure du Maire, autorité locale solidement protégée par des hommes en armes retranchés derrière de hauts murs. Celui du village et ses maisons dont les hommes ne sortent que quand les femmes se sont assuré qu’il n’y a pas de danger. Celui de la plantation enfin, clos par des grilles qui n’arrêteront personne. Entre ces endroits se joue les rapports de pouvoir et c’est dans la transgression de ces frontières que se jouent les rares aspects politiques du film.

« J’avais l’impression très sentimentale que j’avais une dette envers le Cameroun » dit en interview Claire Denis qui y a vécu ainsi que dans d’autres pays d’Afrique à plusieurs moments de son enfance. « Pas une dette politique, une dette de souvenirs, de sensations » précise-t-elle. C’est avec la romancière Marie N’Diaye – Prix Goncourt 2009 pour Trois femmes puissantes – que Claire Denis a entrepris de payer ses dettes. Aussi fin et passionnant que soit le travail d’écriture, c’est bien à une expérience sensorielle que nous invite une fois de plus la réalisatrice de Beau Travail et Trouble Every Day. Aux lumières brûlantes de saturation et de contrastes signées Yves Cape (chef opérateur de Bruno Dumont), répond la bande son fascinante des Tindersticks, prolongement musical d’un trouble face à la force d’un continent ou chaleur et poussière mettent à l’épreuve les corps. Celui d’Isabelle Huppert, tout en force et tension, celui du patriarche, sous assistance respiratoire, celui du fils qui se réveillera dans la friction. Celui du mari enfin, formidable Christophe Lambert, dont la seule présence physique suffit à raconter l’histoire du personnage. Loin de vouloir faire une espèce de film à thèse sur l’Afrique et le colonialisme, Claire Denis raconte une histoire. Celle de l’attachement à une terre exacerbé par un contexte cathartique. Une terre qui n’appartient en définitive à personne, traversée par les figures mythiques du seigneur de guerre ou du disc-jockey mi choeur antique mi pythie, une terre dont le pouvoir de fascination filmé ici avec maestria est plus puissant que jamais.

Francis Chérasse

Les films de Claire Denis en DVD sur Dissidenz :
J’ai pas sommeil
Vendredi soir

Publié par Dissidenz le 24/03/2010 à 12:44

La tête à l’envers

Etat d'apesanteurDes années 50 au début des années 90, la course à l’armement n’aura pas été la seule source de compétition entre américains et soviétiques. La Guerre Froide s’est aussi téléportée à quelques centaines de kilomètres de la surface de la Terre, engendrant une folle rivalité entre deux nations prêtes à tout pour conquérir leur petit morceau d’espace. A ce jeu, l’URSS se démarque par son acharnement forcené (la plupart des records de “longévité” inhérents à la conquête spatiale sont détenus par les Russes) : un stakhanovisme orbital dont les cosmonautes sont les premières victimes. C’est sous un angle original -les expériences scientifiques visant à appréhender la gravité zéro et les conséquences que celle-ci a sur l’homme- qu’Etat d’Apesanteur se propose d’aborder le sujet.

Le film s’ouvre sur une image presque bucolique, un jeune garçon courant au milieu d’un champ, pressé de monter dans un modeste bimoteur avec le parachute qu’il agrippe fermement pour vivre le rêve d’Icare. Rêve qui s’est souvent soldé par de sombres échecs si l’on en croit les images d’archives qui suivent, documents insolites sur ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines. Si le montage insiste sur cette volonté immuable qu’a l’homme de s’élever au delà du sol, c’est aussi parce que ces cosmonautes qui ont risqué leur vie pour leur pays avait ce fantasme là en tête, l’un d’eux affirmant que son « enrôlement » était avant tout une manière pour lui de réaliser son rêve d’enfant. Non seulement voler librement mais aussi toucher l’insondable immensité spatiale, ce vide intersidéral qui fascine et effraye. Mais aux prémices de la rencontre entre l’homme et l’espace, personne n’avait en tête le coût à payer. Le documentaire s’attarde sur les effets secondaires de la pesanteur sur le métabolisme du corps humain, troubles du sommeil, troubles intestinaux et urinaires, peau qui pèle (l’aspirateur commun se trouvant là une nouvelle utilisation en se chargeant de faire disparaître les peaux en questions pour éviter qu’elles ne volent ci et là), mais également sur le délabrement psychique qu’elle peut créer en retour de mission. On parle d’alcoolisme, de familles brisées, de folie pure, tout le monde réagit différemment mais personne n’en sort réellement indemne. Deux choses frappent alors : le dédain du gouvernement pour ces malheureux, les scientifiques n’ayant plus aucun intérêt pour eux une fois la mission/expérience terminée, mais surtout la volonté de beaucoup d’y retourner, comme poussés par un effet d’addiction à la sensation ressentie par la pesanteur.

Dans Etat d’Apesanteur s’entrechoquent toute sortes d’images. Sidérantes quand elles s’attardent sur des vues de l’espace et des différents modules, insolites avec ces oiseaux lâchés en plein apesanteur et perdant tout sens de l’orientation, inédites pour la plupart des expérimentations filmées dans les centres d’entraînement soviétiques (certaines confinant au ridicule de par leur aspect rudimentaire), et souvent dramatiques ou cruelles, comme ces tests sur chiens et singes dont le physique malingre fait peur à voir, ou encore les funérailles de cosmonautes morts en mission. Les coulisses d’une conquête spatiale, loin du rêve d’enfant tant chéri.

Mathieu Col

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