Publié par Dissidenz le 26/03/2008 à 18:17

Opera Jawa de Garin Nugroho

Opera JawaPeu connu du grand public mais régulièrement invité dans les grands festivals internationaux, Garin Nugroho est une voix qui compte en Indonésie. Issu d’une famille d’artistes (son père est écrivain, éditeur, metteur en scène ; son frère a exposé à la Biennale de Venise), étudiant en Droit et en Cinéma, Nugroho a longtemps dû imaginer le cinéma à partir des livres d’Histoire, la dictature de Suharto ayant interdit la circulation des films étrangers. Avocat d’abord, puis critique de cinéma avant de réaliser des spots publicitaires, des clips puis des documentaires, aujourd’hui cinéaste et professeur, Nugroho est un citoyen engagé autant qu’un homme érudit, un artiste extrêmement attentif aux barrières dressées par la société autant qu’à la créativité des autres (lire son coup de cœur).

Opera Jawa, son avant-dernier film en date, a bénéficié de fonds autrichiens puisqu’il fait partie, avec entre autres Syndromes and a Century d’Apichatpong Weerasethakul, I Don’t Want to Sleep Alone de Tsaï Ming-liang et Daratt de Mahamat-Saleh Haroun, des sept films commandés à l’occasion du New Crowned Hope Project célébrant le 250e anniversaire de Mozart, présidé par Peter Sellars. Programme d’un très haut niveau, dans lequel Nugroho a cependant su briller : Opera Jawa est un film ahurissant, mêlant les arts contemporains et traditionnels, aussi bien que les mythes fondateurs de l’Asie et la réalité politique, écologique, sociale et économique de l’Asie. Le point de départ est le Ramayana, un livre indien dont l’influence s’est propagée dans toute l’Asie du Sud et dont un des épisodes raconte l’enlèvement de Sinta par un démon, et sa reconquête par son époux le prince Rama. Nugroho en a changé les noms, Sinta et Rama sont devenus des potiers et le démon, un boucher puissant qui ravit sa proie en la séduisant au moyen de danses de prédation et de décorums somptueux. Dans le conflit entre le mariage et le désir, on peut lire un constat du monde contemporain partagé entre les intégrismes religieux, comme on peut lire dans l’entredéchirement des hommes au mépris de la nature une manière de faire résonner le tsunami qui a frappé la région jusque dans les fondations culturelles de la région. Nugroho n’hésite pas à multiplier lui-même les interprétations possibles, qui sont selon lui la richesse de la simplicité de la fable.

Aussi, bien qu’une première vision puisse donner le sentiment d’être plongé dans un monde totalement inconnu et étranger, Opera Jawa est un film résolument contemporain : c’est seulement que sa manière de mêler plusieurs régimes d’expression orales, corporelles, dramatiques, musicales, de faire la synthèse de multiples arts, de mettre au même niveau la légende et la réalité, les références aux traditions locales et à la culture mondiale, peuvent profondément dérouter. Passée la perte de repères, on peut rouvrir les yeux sur un monde totalement neuf où les particules du monde ancien flottent dans une atmosphère aussi inquiètante qu’euphorique.

Bastien Hader

Publié par Dissidenz le 12/03/2008 à 14:55

Julia de Erick Zonca

Julia Julia est une quadragénaire à la dérive n’assumant pas son alcoolisme. Son emploi perdu, elle s’allie à une mère qui veut arracher son propre fils des mains du grand père à qui il a été confié. Partie pour n’en tirer qu’une rançon, Julia retrouve au contact de l’enfant un sens à son existence.

On avait laissé Erick Zonca en compagnie du Petit voleur il y a déjà huit ans après l’avalanche de récompenses, amplement méritée, reçue par La Vie rêvée des anges. On le retrouve aujourd’hui pour la sortie en salles de Julia, qu’il a porté durant de nombreuses années et pour lequel il a refusé de nombreux projets en France et sur le continent américain. Julia convoque bien sûr le fantôme de Cassavetes, de Gloria à Meurtre d’un bookmaker chinois, mais la trame, loin du remake, tient de l’hommage, direct et assumé, à un cinéma américain lui même largement nourri de la nouvelle vague française. A contre pied de ce que l’on attendrait d’un réalisateur attiré à priori par les problématiques sociales, le film de Zonca se plonge dans les grands espaces et s’étourdit des couleurs flamboyantes de la magnifique photographie de Yorick Le Saux, collaborateur habituel de François Ozon, dans les cadres millimétrés d’une caméra à l’épaule, au plus près des émotions de ses personnages.

Pour parvenir à incarner cette héroïne et lui donner la part d’humanité nécessaire pour nous la faire aimer alors même que ses actes la rendent odieuse, il fallait une comédienne d’exception capable de rendre palpable la fragilité et les fêlures du personnage. Portant le film entièrement sur ses épaules, Tilda Swinton est aussi forte que fragile, aussi séductrice dans l’euphorie d’une fête trop arrosée que défaite quand le jour se lève à l’arrière d’une voiture où elle a finit la nuit. La comédienne britannique récemment oscarisée pour son rôle dans Michael Clayton de Tony Gilroy tient ici brillamment ce rôle difficile et exigeant, et offre au personnage l’élégance et l’érotisme diffus d’une silhouette dégingandée, quand son corps vacille sous les effets de l’alcool. Superbe portrait de femme, Julia est néanmoins avant tout un thriller, un vrai. Zonca brouille les repères du spectateur entre film de portrait, thriller diablement efficace, et récit d’un retour à la vie. A l’heure où nombre de jeunes cinéastes français partent réaliser pour Hollywood des films qu’ils ne pourraient jamais faire en France, Erick Zonca fait le même voyage pour y réaliser un film entièrement français (production, chefs de postes de l’équipe technique) et se réapproprier, au delà du simple tourisme cinématographique, l’imaginaire cinématographique mondial.

Plus d’informations sur Le petit voleur.

Publié par Dissidenz le 13/02/2008 à 18:09

En avant jeunesse !

En avant jeunesseQu’on l’entende dans sa version originale portugaise (Juventude Em Marcha), en version anglaise (Colossal Youth) ou en version française (En avant jeunesse), le sentiment est le même. Le nouveau film de Pedro Costa est un monument édifié sur des bases nouvelles –et le titre anglais, en référence au monument de la pop qu’est le premier album des Anglais de Young Marble Giants, dit bien que ce jeune colosse vise aussi bien la détermination d’un manifeste que le cisèlement d’une chanson pop.

Depuis Casa de Lava en 1994, Pedro Costa tourne ses films dans les bidonvilles lisboètes de Fontainhas à Lisbonne, et avec ses habitants, en grande partie des immigrés cap-verdiens. Depuis Dans la Chambre de Vanda, il n’y tourne plus qu’avec le plus simple équipement, une caméra DV et quelques réflecteurs pour sculpter la lumière naturelle, afin de ne plus disposer une machinerie classique encombrante et déplacée entre lui et ses personnages (des non-acteurs issus du quartier). Le premier personnage fut une jeune femme toxicomane, Vanda ; puis les maîtres du cinéaste, Danièle Huillet et Jean-Marie Straub en montage au Fresnoy – Studio des arts contemporains à Tourcoing, dans le documentaire Où Gît votre sourire enfoui ? Même dispositif qu’il s’agisse d’une fiction ou d’un documentaire – une différence obsolète qui chez Costa s’est totalement résorbée.
On comprendra qu’importe avant tout la rencontre avec un homme ou une femme, et la bonne hauteur à trouver face à eux. La monumentalité d’En Avant Jeunesse – ne serait-ce que sa durée : 350 heures de rushes initiaux en un montage de 2h34 – est avant tout liée à la stature quasi mythologique de Ventura, son personnage, venu du Cap-Vert en 1972 et installé depuis à Fontainhas, roi que l’entame du film envoie tout de suite en exil : sa femme Clotilde le met à la porte et jette ses affaires par la fenêtre. Après ce divorce, En Avant Jeunesse devient fiction de la communauté : les proches que visite Ventura sont tous ses fils, comme Vanda, qui revient ici, est sa fille.
Lors d’une séquence, Ventura visite les salles cossues de la Fondation Gulbenkian, et lorsque son regard se fige d’un côté de la pièce, impossible de dire s’il contemple le Rubens ou le mur sur lequel il est accroché – murs que l’ancien ouvrier avait construit. C’est la même impression devant un film de Costa : visant aussi bien le beau que le nécessaire, cherchant à fabriquer l’image adéquate à la grandeur de ce prolétariat.

Bastien Hader

P.S. : La semaine prochaine sort L’état du Monde, film constitué de six courts-métrages commandé par la Fondation Gulbenkian, où l’on retrouve Costa aux côtés du thaïlandais Apichtpong Weerasethakul, de Chantal Akerman ou encore Wang Bing (A L’Ouest des Rails). Tarrafal est le plus beau : quinze minutes de sourde terreur empruntant à Ford aussi bien qu’à Tourneur, une histoire d’immigration et d’expulsion dans laquelle le diable, bien réel, est le ministre de l’Intérieur.

Publié par Dissidenz le 17/01/2008 à 14:14

Alain Resnais en intégralité

L'année dernière à Marienbad
Une rétrospective à Paris au Centre Pompidou, ponctuée d’évènements et de rencontres, mais également à la Cinémathèque de Toulouse et au Festival Premiers Plans d’Angers, complétés par la sortie en DVD du délirant Je t’aime je t’aime et l’édition du scénario des Aventures de Harry Dickson, jamais réalisé mais devenu légendaire (Henri Langlois ayant été jusqu’à dire que son existence aurait “infléchi le destin du cinéma français”) : ainsi commence 2008, avec Alain Resnais.

Fondamentale, ne serait-ce que par le rôle crucial qu’a joué Hiroshima mon amour, l’œuvre d’Alain Resnais manque peut-être aussi d’héritiers en France. En comparaison, les émules de Renoir, Pialat ou Truffaut sont innombrables. C’est que Resnais n’a cessé de confronter le cinéma à d’autres mondes, la science, l’histoire de l’art, le structuralisme, la bande-dessinée ou la variété. L’édition d’un scénario de Frédéric de Towarnicki que Resnais n’a jamais pu tourner mais qui l’a occupé pendant près d’une décennie, Les Aventures de Harry Dickson, montrait l’intérêt précoce du cinéaste pour les formes de récit populaires, le serial en l’occurrence (et Resnais est resté très attentif à ce qu’offrent la télévision et le cinéma contemporain) : mais aussi et surtout sa manière tout à fait singulière de les soumettre à l’expérimentation formelle. Espérons que l’intégrale organisée au Centre Pompidou du 16 janvier au 3 mars, à la Cinémathèque de Toulouse jusqu’au 31 janvier et dans le cadre du festival Premiers Plans d’Angers du 18 au 27 janvier, fassent que le cinéma du XXIe siècle se replace sous le signe de Resnais.

Découvrez en exclusivité la vidéo de la soirée d’ouverture de la rétrospective au Centre Pompidou présentée par plusieurs collaborateurs du réalisateur de Mélo, L’année dernière à Marienbad ou encore Hiroshima mon amour : Pierre Arditi, Sylvette Baudrot (scripte), Philippe-Gérard (compositeur) ou encore Jacques Saulnier (décorateur).
Voir le programme complet de la retrospective au Centre Pompidou.
Voir le programme complet de la retrospective au festival Premiers Plans d’Angers

Voir le programme complet de la retrospective à la Cinémathèque de Toulouse

Bastien Hader

Publié par Dissidenz le 17/01/2008 à 14:12

A Bigger Splash (1974) de Jack Hazan


Portrait Of An Artist

La réédition à ne pas manquer en ce début d’année (elle aura lieu à Paris et en province) est celle d’A Bigger Splash, film de Jack Hazan sur et avec David Hockney. Sortie opportune, bientôt suivie par un DVD, à l’heure où règne le genre du biopic : ni académique ni faussement virtuose, ni docu ni fiction, le film ne se veut pas moins biographique que réflexif, en confrontant l’hyper-réalisme de la peinture d’Hockney à une mise en scène savante en 35mm.

On doit à Jack Hazan peu de films (à peine cinq entre 1969 et 1998) mais au moins deux chefs d’œuvre. En 1980 Rude Boy, récit d’un jeune prolétaire anglais fan et bientôt accompagnateur des Clash, qui accomplit l’exploit d’être une fiction passionnante et un documentaire absolument vrai sur l’époque punk et sur l’audace politique et musicale du grand Joe Strummer. Mais aussi, six ans plus tôt, A Bigger Splash, film qui ne cherche toujours pas identifier son statut, et qui retrace une courte période de la vie et de l’art de David Hockney, alors qu’il peint Portrait of an artist (un homme debout en contemple un autre nageant dans une piscine) et se remet d’une douloureuse rupture avec son ancien élève, modèle et bientôt artiste lui-même, John Schlesinger.
Présenté à Cannes et à Locarno (où il remporte le Léopard d’Argent) en 1974, A Bigger Splash (du nom de la plus célèbre toile de Hockney) réussit un exploit similaire à celui de Rude Boy : celui d’être à la fois le meilleur document sur Hockney, artiste crucial car délibérément au cœur des problématiques esthétiques et des modes de son siècle (comme plus tard Joe Strummer), et un essai : une tentative de jouer, comme Hockney en peinture puis en photo, des rapports entre la matière et les structures, entre la surface et l’espace, entre la figuration et l’abstraction, entre le film et le monde. Plus qu’un hommage : un film qui travaille et remet son sujet au travail.

Bastien Hader

MK2 Beaubourg - Paris 16 janvier 2008
CNP - Lyon 16 janvier 2008
Majestic - Lille 16 janvier 2008
Odysée - Strasbourg 30 janvier 2008
Le César - Marseille 6 février 2008
Le Mazarin - Aix-en-Provence 20 février 2008
Café des Images - Hérouville 20 février 2008
Utopia - Toulouse 27 février 2008
Utopia - Avignon 19 mars 2008
Magic Cinéma - Bobigny 26 mars 2008
Utopia - Bordeaux 2 avril 2008
Le France - St-Etienne 23 avril 2008

Publié par Dissidenz le 10/01/2008 à 12:29

Hong-Kong, nouveau règne


Triangle
Portrait d’une ville, Hong Kong, entre la sortie de Filatures et celle de Triangle, deux films issus du studio Milkyway fondé par Johnnie To.

Un nom a longtemps régné sur les hauteurs de Hong Kong, celui des frères Shaw, patrons d’un studio mythique d’où sont sortis les plus beaux fleurons du cinéma de la colonie anglaise, les films de King Hu (L’Hirondelle d’Or), Chang Cheh (La Rage du tigre) ou Liu Chia-liang (La 36e Chambre de Shaolin). Un temps, leur nom a pu être malencontreusement confondu avec celui de Raymond Chow, producteur plus modeste mais tout aussi couronné de succès au sein de la Golden Harvest, qui lança la fusée Bruce Lee.
A l’heure de la rétrocession de la colonie à la Chine en 1997, ces gloires s’étaient déjà plus ou moins éteintes, et les grands cinéastes, Tsui Hark et John Woo, partis tenter leur chance à Hollywood. Si l’empire des Shaw continue à se visiter sous forme de musée, il n’est plus l’emblème de la ville. Un autre nom a pris sa place : celui de Johnnie To, cinéaste formé à la télévision dans les années 1970, auteur prolifique de plus de cinquante films, amateur de gastronomie et de cigares, de films de gangster et d’amitiés solides. Son studio, la Milkyway, ne paie pas de mines dans le quartier historique de Kowloon qui fait face à l’île de Hong Kong : l’entrée ressemble à une caserne de pompiers new yorkaise, où la coutume est de célébrer en priant et en brûlant de l’encens chaque premier jour de tournage. Au premier étage, le bureau du cinéaste, masqué derrière un mur arrondi, fait face à ceux de ces assistants et scénaristes. Au second, des studios de post-production high-tech se cachent derrières les décors : aux dernières nouvelles, un commissariat seventies que complétaient un dernier étage modelable à l’envi.
Si la Milkyway permet à To de s’offrir une totale autonomie artistique, elle permet aussi d’aider ou de lancer de nouveaux cinéastes et de constituer un groupe. C’est cette effervescence que l’on retient, et pourtant les studios urbains de la Milkyway n’ont aucune commune mesure avec les montagnes, villages, vallées, ponts dressés au dessus du vide de la Shaw Brothers. Triangle - Photo de tournageAvant Triangle le 16 janvier, qui réunit To, Tsui Hark et Ringo Lam dans un polar en forme de cadavre exquis, Filatures (Eye in the sky) est sorti en France, récit de surveillance mis en scène par le scénariste fidèle de To, Yau Hai-no. Belle réussite à laquelle ont participé les acteurs habituels de la Milkyway, notamment l’élégant Simon Yam. Mais Filatures permet surtout de voir combien le cinéma de Hong Kong, en abandonnant les genres mythiques qui ont fait sa renommée internationale (le kung-fu, le sabre), a repris possession de la ville. Plus encore que dans Breaking News (Johnnie To, 2003), les rues deviennent un terrain de jeu ; mais il n’est même pas besoin d’immobiliser les circulations, quelques caméras postées sur les hauteurs suffisent, et les stars, mal rasées et vêtues de pulls ordinaires, peuvent jouer sans éveiller la curiosité des passants.
C’est peut-être la nouveauté de ce cinéma, pourtant si habitué aux parades de couturiers italiens et de fabricants de montres français : sa façade ne paie plus de mines, et pourtant, en infiltrant secrètement la ville, le cinéma a repris ses droits.

Bastien Hader

Publié par Dissidenz le 05/12/2007 à 19:40

Rue Santa Fe (2007) de Carmen Castillo

France-Chili, 2007
Durée : 2h40
Distribution : Ad Vitam
Sortie le 5 décembre 2007

Rue Santa Fe

Une voix grave et rauque vous accueille, qui n’est pas celle de Jeanne Moreau mais de Carmen Castillo : la réalisatrice et militante chilienne retrace longuement la manière dont en 1973 elle fut expulsée du pays par la dictature de Pinochet après l’assassinat, au seuil de leur maison rue Santa Fe, de son compagnon Miguel Enriquez, leader du mouvement révolutionnaire MIR. Cette voix vous cueille et ne vous lâche plus : Rue Santa Fe est le récit de son retour au pays. Récit à la première personne où la réalisatrice occupe également le cadre, arpente son ancien quartier à la recherche des voisins qui l’ont aidée, des souvenirs d’anciens enfants et de commerçants vieillissants, de familles privées de leur descendance et des anciens compagnons révolutionnaires cherchant comment poursuivre la lutte : ceux-là même qu’on pouvait voir dans les reportages des télévisions étrangères venues couvrir l’ordre sanglant de la junta de Pinochet, et dont Rue Santa Fe intègre de longs extraits. On peut ainsi lire dans le titre du film un aveu de modestie : ce film est l’occasion de réinvestir un quartier, de décrire un voisinage, l’ambition de la réalisatrice étant de racheter la maison où elle vécut et plus largement de raviver une mémoire que toute dictature veut asservir. Mais le projet laisse également paraître sa respiration monumentale. Ce quartier est comme la nation toute entière, et l’histoire très médiatisée de Castillo et Enriquez un moyen de brancher la petite histoire sur la grande.

L’émotion était palpable, le soir du mardi 4 décembre, dans la salle du Latina où avait lieu l’avant-première parisienne du film. Si palpable que les questions à la réalisatrice furent rares –après 2h40, les spectateurs avaient besoin de souffler. Rue Santa Fe fait partie de cette tradition documentaire où priment le point de vue et l’énonciation personnelle. Une telle tradition réclame que l’intime et le collectif se soutiennent constamment, comme dans un édifice fragile : les images sont tantôt portées par la tragédie familiale, tantôt par le récit d’un peuple. Les qualités s’échangent : quand la première acquiert une valeur politique, la seconde s’enrichit de détails concrets. C’est la réussite du film et sa limite : tout est affaire de rééquilibrages subtils.
Castillo doit sans cesse tempérer chacune de ses intentions –en premier lieu celle de vouloir faire de son ancienne maison un monument à la mémoire de son compagnon défunt, mais la jeunesse a moins besoin de mausolées que d’armes et d’idées. La mémoire vacille encore, quand on pourrait désirer au contraire que le cinéma, art puissant, parvienne à se dresser contre un dictateur mort avant d’avoir payé. C’était en son temps toute l’ambition de Syberberg dans le monumental Hitler, un film d’Allemagne. L’humanisme fait parfois oublier que, comme chez Straub, comme dans S21 la machine de mort khmère rouge de Rithy Panh, la vérité s’accomode mal des réconciliations.

Antoine Thirion

Publié par Dissidenz le 06/11/2007 à 15:14

« Moi Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… » (1976) de René Allio

Moi, Pierre Rivière

Le 03 juin 1835, Pierre Rivière, un jeune paysan normand, assassine à coups de serpe sa mère, sa sœur et son frère. Après plusieurs semaines d’errance il se laisse arrêter sans résistance et, durant le temps qui le sépare de son procès, il rédige un imposant mémoire dans lequel il raconte sa vie et celle de ses proches et détaille les circonstances qui l’ont conduit à commettre l’acte qu’il qualifie lui-même d’odieux. Considéré d’abord comme un simple d’esprit par ses proches et les représentants de l’Etat qui l’examinent, Pierre Rivière brouille les repères par la clarté de son propos et la cohérence de pensée exprimée dans ce document troublant.

L’affaire Pierre Rivière aura fait grand bruit. Durant le procès, les thèses les plus contradictoires se seront affrontées, montrant les limites d’une psychiatrie balbutiante et d’une justice incapable de savoir comme appréhender un tel individu. Sain d’esprit ou malade mental irresponsable de ses actes, Pierre Rivière aura posé les limites des rapports justice-psychiatrie et suscité une littérature pléthorique. C’est en travaillant sur des documents de psychiatrie et de médecine légale, « ce quotidien de la criminalité grande ou petite », que Michel Foucault découvrit les écrits de Pierre Rivière. A partir de ce cas exceptionnel à plus d’un titre, Foucault publia un ouvrage collectif « Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… » qui allait servir de base à la rédaction du scénario du film de René Allio. Co-écrit avec Pascal Bonitzer et Serge Toubiana, le film a retrace le parcours de Pierre Rivière , du début de son récit à son incarcération en mêlant témoignages de ses proches dans une forme touchant presque au reportage, et interprétation des scènes clés du mémoire. Incarnés par des comédiens non professionnels qui furent recrutés sur les lieux du tournage par l’équipe de René Allio (les débutants Nicolas Philibert et Gérard Mordillat), les protagonistes du drame, et en premier lieu Pierre Rivière, se voient ainsi rendre une certaine part de vérité. Pas de tics de jeu, pas de technique d’acteur, les interprètes non professionnels apportent leur présence et leur diction, certes moins esthétiques que celle de comédiens professionnels mais probablement bien plus naturelle et plus apte à nous replonger au cœur de ce dix-neuvième siècle rural. Le film ne s’encombre pas pour autant d’une volonté trop pesante de reconstitution, si celle-ci est soignée, elle n’est pas pour autant l’objet du film. C’est autant le parcours mental de Pierre Rivière, le cheminement intime qui l’a conduit à prendre la résolution de commettre l’irréparable, qui est au cœur du récit que la façon dont la justice ne saura pas comment traiter le cas de cet assassin hors norme. Derrière le fait-divers atroce se cache un individu complexe et une réalité dépassant de loin l’intitulé aussi frappant que réducteur résumant l’acte.

Tissant sous nos yeux la toile d’un drame extraordinaire perpétué par un individu hors du commun, René Allio dresse un constat accablant sur les rapport entre justice et psychiatrie, constat plus que jamais d’actualité alors que se repose aujourd’hui le problème du sort à réserver aux criminels dont la justice et la médecine ne savent que faire.

Publié par Dissidenz le 07/09/2007 à 15:43

Glastonbury - Interview de Julien Temple

GlastonbryContacté pour venir filmer le festival quand ses organisateurs, le sachant menacé, pensait que cela pourrait en être la dernière édition, Julien Temple, en plus de capter le festival en cours, passe une annonce dans un journal pour recueillir les documents amateurs des spectateurs du festival au fil des ans. Ayant reçu environ 1500 heures de documents divers, il passera un an à monter son film, collage de ces images entremêlées à celles qu’il avait lui même tourné. Le résultat est cet étonnant voyage à travers le temps au cœur d’un des plus grand festival rock au monde, lieu de croisement des différentes familles de ce turbulent courant et grande messe contre culturelle.

C’est en 1970 que se tint la première édition du festival de Glastonbury, devant 1500 spectateurs venus pour une livre profiter du champ dans lequel Michael Eavis, un jeune fermier à l’activité en berne, fait jouer des groupes de rock et de folk. Au fil du temps le festival a acquis une aura internationale et est aujourd’hui le plus important et plus ancien festival rock au monde. Niché au cœur de la vallée d’Avalon, terre mythique de la légende arthurienne où aurait été caché le Saint Graal, Glastonbury, dont la destinée aura été marquée par le mouvement hippie, avait tout pour devenir cet éternel lieu d’indépendance et de spiritualité, malgré les attaques de plus en plus pressantes d’un monde avec lequel l’esprit qui l’anime ne pouvait qu’être en contradiction. Des premiers temps hippies il reste aujourd’hui un esprit contre culturel, un espace de mixité sociale absolue et de libération exutoire.

Julien Temple a vécu ces premiers temps, ce temps où on le tirait de son sommeil et de sa tente à l’aube pour qu’il écoute à ses pieds, en contrebas de la colline, le jeune inconnu qui montait sur scène seul avec sa guitare, David Bowie. Mêlant les images de l’édition 2002 captées avec une équipe de 12 caméras à celles, amateurs, qu’il avait collecté, Temple crée un tourbillonnant patchwork temporel mêlant les époques d’un plan à l’autre, jouant des textures du super 8 à la VHS, perdant sans cesse son spectateur à la recherche d’indicateurs pour naviguer d’un temps à l’autre. C’est moins la musique, dont les extraits tronqués sont souvent frustrants malgré la très belle set-list, que l’évolution d’une foule bigarrée, et à travers elle de la société, qui intéresse ici le cinéaste. Mais ce qui reste finalement, ce qu’on en retient une fois passé le temps à chercher ce qui change, c’est au contraire tout ce qui ne change pas, un certain esprit rock par moment ici fort bien capté.

Nous avons rencontré Julien Temple à l’occasion de la sortie du film en France.

(Lire la suite…)

Publié par Dissidenz le 03/09/2007 à 14:56

Naissance des pieuvres, de Céline Sciamma (2007)

Naissance des pieuvres
Premier film de Céline Sciamma, élève à la Fémis, Naissance des pieuvres est un coup de maître si l’on considère qu’il s’agit d’un projet de fin d’études d’une part, et si l’on en juge par les résultats prometteurs en salles du film d’autre part, sans parler d’une critique globalement très encourageante, renforcée par un excellent bouche-à-oreille.

L’histoire : Marie, 15 ans, voue une admiration trouble et soudaine pour Floriane, également 15 ans, depuis qu’elle a vu cette dernière se produire dans un spectacle de natation synchronisée inter-école. Marie parvient rapidement à approcher son héroïne, dont la beauté lascive et l’arrogance apparente masquent en réalité une solitude insoupçonnée et un terrible secret. S’ensuit une amitié passionnelle entre les deux adolescentes…

Si le scénario et les personnages pourraient se résumer à la formule : une ado timide + une ado délurée et exubérante = découverte de la sexualité chez deux personnages du même sexe, force est d’admettre que Naissance des pieuvres, en dépit d’un schéma un peu simpliste, est un film agréable à regarder : les deux comédiennes sont touchantes à souhait, l’environnement en natation synchronisée apporte une touche d’exotisme nostalgique (comment ne pas penser à Esther Williams) et induit une sensualité implacable (douches, vestiaires, maillots de bain, piscine…), bien appuyée par l’attitude racoleuse de Floriane. Et cerise sur le gâteau : la bande originale, signée Para One (alias Jean-Baptiste de Laubier, également élève à la Fémis), nous plonge dans une mélancolie électronique et aquatique dont il est difficile de s’extraire.
Bref, Naissance des pieuvres est de ces films qui vous trottent dans la tête après visionnage, avec amusement ou agacement, mais quoi qu’il en soit, la musicalité du film persiste et signe, au rythme des chorégraphies et des égarements de ses principales interprètes, a fortiori seules au monde…

Au final, on en ressort tout de même avec un arrière-goût de package publicitaire trop bien ficelé, que vient confirmer la bande-annonce dont la bande-son est entièrement empruntée à l’excellentissime Vitalic, à moins que le film ne soit, sincèrement et naturellement, tout simplement dans l’air du temps, comme on dit. Soit.

Prenons le film dans ce cas pour ce qu’il est : un film de fin d’études sincère et personnel. Un coup d’essai et un coup de maître sur un plan plus pragmatique qu’artistique.
Car, dans le même genre, on se souviendra plus volontiers de Fucking Amal de Lukas Moodysson, film hyperréaliste et tour à tour drôle et cruel, sur une adolescence paumée dans une banlieue suédoise, la cruauté venant ici de la pression exercée par un environnement social des plus présents, du regard de l’autre en somme, et des réalités implacables de la vie en société.

Autre référence du genre, où l’onirique l’emportera radicalement sur le naturalisme tout en étant inspiré de faits réels : Heavenly Creatures (Créatures célestes) de Peter Jackson, avec Melanie Lynskey et Kate Winslet, révélée au cinéma grâce à ce film.

Le réalisateur du Seigneur des Anneaux illustre ici sa capacité à traduire visuellement et avec virtuosité un univers onirique aussi foisonnant que troublant, fruit de la relation à la fois symbiotique et schizophrénique de deux adolescentes que tout sépare pourtant : la timide et la délurée exubérante, oui. Mais plus précisément : l’adolescente mal dans sa peau étouffée par une autorité familiale (trop) possessive, et l’adolescente délurée richissime livrée à elle-même et à une opulence désincarnée.
Le point commun de ces deux films majeurs, à la forme exceptionnelle, est un constat de fond fondamental : la découverte de l’autre et de soi-même ne saurait faire abstraction de l’environnement dans lequel l’on vit.
En cela, Naissance des pieuvres est un conte plus qu’un récit. Un fantasme plus qu’une réalité. Et la natation synchronisée un enrobage plus qu’une réflexion par rapport à la féminité et à la performance physique (pourquoi Floriane pratique-t-elle ce sport ? Certes, ce n’est pas le propos du film mais la réponse aurait été intéressante pour approfondir la psychologie du personnage -comme le fait Ursula Meier dans Des épaules solides- et dépasser ainsi une certaine complaisance). A voir (et à écouter) pour la forme donc. Pour le fond, voir absolument Fucking Amal et Heavenly Creatures.

Françoise Duru.

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